Témoins Posthumes

LES TEMOINS POSTHUMES

G. BOURNIQUEL

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cependant, il ne devrait pas être copié dans un but commercial ]

Identification des Esprits et preuves expérimentales de la survie

note : la première partie de ce livre ainsi que le chapitre XII ont été supprimés pour une raison technique qui dépend de l'hébergeur de ce site.

Deuxième partie

Doute

LES ESPRITS EXISTERAIENT-ILS ?

Chapitre vi

Faits troublants

Célibataire, resté seul à 55 ans, M. Laustère trouvait bien vide son bel appartement bourgeois et il y restait le moins possible. Les vacances étaient arrivées ; il en profita pour aller à Paris. Toujours obsédé de la même idée, il fit demander à un médium, Mme de Mozard, une communication avec sa mère qu'il ne put obtenir dans de bonnes conditions. Au moment où il allait se retirer, Mme de Mozard lui dit : « Vous allez apprendre une mort qui est de nature à léser vos intérêts. Je vois aussi que vous serez demandé en mariage ; plusieurs fois ; mariages d'argent ; mon Dieu, que d'argent ! »

M. Laustère sourit ; à son âge, on ne songe guère à se marier ; de plus, il n'est pas encore entré dans les usages que ce soient les dames qui fassent les premières avances.

Le lendemain, il apprenait par les journaux la mort d'un de ses locataires avec lequel il venait de passer un bail avantageux que cette mort rendait caduc. Il du rentrer.

Quelques jours après son retour, il reçut à trois reprises différentes des propositions de mariage très sérieuses, d'autant plus alléchantes que, chaque fois, la dot qu'on offrait était considérable. Il préféra rester dans sa solitude un peu égoïste et continua à fréquenter les nombreux amis qui constituaient désormais son unique foyer.

C'est alors que certains faits bizarres vinrent l'inquiéter.

Une nuit, il eut pendant quelques secondes la sensation que son lit se balançait doucement, animé d'un mouvement semblable à celui d'un bateau sur une eau calme. Surpris, il se tourna vers un magnifique portrait de sa mère, entre les rideaux : « Maman, s'écria-t-il, si c'est toi, fais encore remuer le lit. » Celui-ci se balança de nouveau, plus fortement. Très émotionné, il cria : « Maman, maman, je crois maintenant que c'est toi, mais n'insiste pas, je t'en prie ». A ce moment son regard s'étant porté vers l'armoire, il aperçut une ombre fuyante qui se reflétait dans la glace et qui s'y perdit. Ill resta quelques instants dans une grande anxiété ; puis, s'étant ressaisi, supposant qu'un malfaiteur s'était peut-être introduit chez lui, il se leva, prit une arme et visita l'appartement dans tous ses recoins. Ce fut en vain.

Une autre nuit, il entendit distinctement les lames du parquet qui craquaient, comme si un personnage invisible marchait au milieu de la pièce ; s'étant levé, il regarda sous les meubles et ne vit rien. Inutile de dire que M. Laustère a une vie parfaitement réglée, ne sort jamais de son état normal et n'a jamais eu d'hallucinations.

Mme de Redon allait parfois chez lui s'assurer de la bonne tenue de l'appartement ; certain jour, comme elle venait d'entrer et qu'elle refermait la porte, elle entendit une voix qui l'appela par deux fois : « madame, madame » ; mais elle non plus ne vit personne ; la maison était vide.

Certaines circonstances rappelèrent Monsieur Laustère à Paris. Ce fut pour lui une occasion de revenir chez Mme de Mozard.

« Connaissez-vous quelqu'un qui s'appelle Philippe ? lui demanda-t-elle.

  • Philippe ? mais c'est mon nom ; pourquoi cette question ?

  • Mais parce que j'entends qu'on appelle Philippe.

  • Qui ça ?

  • C'est une personne âgée, une femme.

  • Demandez-lui son nom.

  • Attendez... j'entends : Amélie ; mais monsieur, c'est votre mère.

  • C'est tout ce qu'elle vous dit ?

  • Elle prononce un autre nom : Caro ».

  • C'est curieux, disait-il plus tard en racontant cette scène, je pensais à ce moment au nom de famille de Mme de Redon et ce fut l'abréviation de son prénom, Caroline, qui m'a été donné ; je ne l'avais pas du tout dans ma pensée. Caro, oui, c'est bien ainsi que disait familièrement ma mère.

Sa robuste incroyance chancelait : « Est-ce bien ma mère qui est venue chez Mme de Mozard ? Est-ce une illusion ? Pourtant cette dame ignore qui je suis. Subconscience ? Télépathie ? »

Il hésitait, il doutait, jeté d'une idée à une autre, et l'instant d'après, il était ramené à son opinion première.

« Non, non, ma mère m'aimait trop ; il n'est pas possible qu'elle m'ait quitté. Dieu ne crée pas ainsi des êtres pour les séparer à tout jamais. C'était plus que ma mère, c'était ma confidente, mon amie ; nous avons passé notre vie côte à côte, l'un pour l'autre. Je veux, je veux savoir si la mort brise tout, s'il n'y a plus rien après nous, après la destruction du corps. Où est-elle, mon Dieu, où est-elle ? »

Il se livrait en lui un combat. C'était le perpétuel Conflit de la Raison et du Sentiment, plus aigu, plus poignant et combien plus vécu que celui décrit par Le Dantec. Tous ceux qui cherchent sincèrement, qui ont voulu pénétrer, déchiffrer le problème de la destinée humaine, connaissent ces alternatives, ces heures découragées où, ballotée, désemparée, l'âme se trouve plus devant elle que le vide.

Mme de Redon, intriguée par le résultat des deux visites que M. Laustère avait fait à Mme de Mozard, écrivit à cette dernière pour lui demander son horoscope ; elle reçut une longue réponse dans laquelle étaient annoncés certains événements intimes qui ne se sont pas encore réalisé ; par contre, il y avait la prédiction suivante :

« Madame, vous aurez un deuil proche qui augmentera votre situation. »

Cette phrase la laissa sceptique : « Je n'ai plus que deux parents, disait-elle, mon fils et mon frère. Si c'est mon fils qui doit mourir ma situation n'en sera pas augmentée ; si c'est mon frère, nous hériterons de lui, en effet, mais il n'y a pas d'apparence qu'il soit près de nous quitter. Il est encore solide. »

Ce frère habitait du côté de Villefranche, près de Labastide-Beauvoir, une commune dont il était maire ; il y menait la vie du gentilhomme campagnard, chassant toute la journée, plein d'entrain et de santé, extrêmement robuste.

On était dans la dernière semaine d'octobre, Mme de Redon annonça qu'elle allait s'absenter deux ou trois jours pour aller fleurir le tombeau de ses parents à l'occasion de la Toussaient ; elle promit d'être rentrée le 2 novembre.

Elle ne fut pas exacte au rendez-vous ; M. Laustère reçut une lettre dans laquelle elle lui disait, en substance : « mon frère a pris froid et garde la chambre ; rien de grave, mais je reste quelques jours pour le soigner. » Le surlendemain, nouvelle lettre : « Pas de complications, j'attends encore. » Enfin, le 5e jour, arriva le télégramme suivant : « Frère mort. »

Tous ces événements, reliés entre eux, devenaient éloquents par leur précision ; on ne pouvait, de bonne foi, les attribuer à une suite de coïncidences ; nous sentions en nous comme une angoisse.

Il arrive un moment où, devant une série de faits, notre raison exige une explication. Cette explication, qui aurait pu être celle donnée par la doctrine spirite, nous la repoussions de parti-pris, nous référant toujours à l'autorité scientifique, laquelle, pensions-nous, ne peut pas se tromper.

« Peut-on considérer comme une preuve les fait qui se rattachent à la mort de ma mère ? disait M. Laustère retombé dans ses doutes. Les deux communications données par Théo, celles de Mme de Mozard, les balancements du lit, l'ombre fuyante, les bruits du plancher, les appels entendus par Mme de Redon : y a-t-il en tout cela autre chose que subconscience, auto-suggestion ou hallucination ? Ces attitudes, ces détails, ces noms donnés, mais je les connaissais moi, ils me sont familiers ; c'est un jeu pour un sujet magnétisé ou sensible, de les lire dans ma pensée.

« Ah ! si l'on pouvait établir la preuve formelle de l'identité des esprits ! si nous pouvions recevoir des messages de désincarnés totalement inconnus de nous, sans notoriété aucune, des esprits dont nous n'aurions jamais entendu parler, que nous n'aurions jamais rencontré dans toute notre existence ! S'ils venaient nous donner sur eux-mêmes, sur leur vie terrestre, des renseignements contrôlables ! Quel argument formidable cela constituerait en faveur de la survie !

« Les voilà, les témoins qu'il faudrait pour en attester la réalité, mais où sont-ils ? Les esprits qui se manifestent, nous les connaissons ; ce qu'ils nous disent, nous le savons, comme eux, mieux qu'eux ; ou bien, si ce sont des étrangers, ils nous racontent des choses extraordinaires, invraisemblables, incohérentes. Des preuves, des témoins, il faudrait des témoins. »

Son incrédulité, qui lui avait souvent masqué la vérité, persistait ; elle était tempérée, toutefois, par une persévérance tenace, et c'est grâce à elle qu'il se trouva un jour face à face avec un problème inattendu qui fut pour nous une véritable révélation.

Chapitre VII

Le premier témoin

Dans les maisons amies où il allait porter ses plaintes, on s'efforçait de le consoler : « Je n'aurai de tranquillité, répétait-il, que lorsque j'aurai acquis la certitude que ma mère existe toujours, qu'elle est auprès de moi, qu'elle veille sur moi et que je pourrai la retrouver lorsqu'à mon tour, j'aurai quitté la Terre. Quelle consolation ce serait pour moi si je trouvais un médium qui me fasse correspondre avec elle, sans qu'il y ait le moindre doute. Mais ce médium, où est-il ? le connaissez-vous ? »

Cet oiseau rare, hélas, il ne l'avait jamais trouvé ; peut-être n'existait-il pas ?

Un après-midi, c'était le 15 octobre 1911, se trouvant en visite chez une vieille amie, Mme Deturre, celle-ci lui dit que sa propre bonne faisait très bien marcher les tables ; « voulez-vous que je la fasse venir ? » proposa-t-elle.

Lorsque la jeune fille fut là, on la fit asseoir devant un guéridon sur lequel elle plaça ses mains, tandis que Mme Deturre et M. Laustère s'installaient sur des sièges à une distance d'un mètre. Au bout d'un quart d'heure environ, le guéridon fut soulevé.

M. Laustère interpella alors sa vieille amie pour attirer son attention ; quelle ne fut pas sa surprise de la voir plongée dans un sommeil si profond qu'elle n'entendait plus rien ! Il supposa alors qu'elle avait- peut-être des facultés médiumniques, et posant une question dans ce sens, la table frappa des coups formulèrent une affirmation très nette. Il plaça alors une feuille de papier sur le guéridon, mit un crayon dans la main complètement inerte de Mme Deturre et pria l'esprit qui déclarait vouloir se manifester par elle de donner par écrit ses nom et prénoms ; la réponse fut la suivante ;

R. - Marie Lablanqui, n'é à Toulouse en 1859.

D. - Donnez-nous la date exacte.

R. - Je ne sais plus.

D. - Où êtes-vous morte ?

R. - A l'hôpital, le 29 octobre 1904, salle Sainte-Germaine.

D. - Quel était le numéro de votre lit ?

R. - Je ne sais plus. Je suis morte des suites d'une opération au ventre.

D. - Donnez-nous le nom des infirmiers, des docteurs.

R. - Je ne m'occupais guère des noms.

D. - Où étiez-vous logée ?

R. - Ah ! Dans bien des endroits. Rue du Caillou gris ; il n'y avait pas de numéro. C'était la dernière maison de la rue, chez M. Bires, minotier. J'habitais le rez-de-chaussée.

D. - Etiez-vous mariée ?

R. - Je vivais avec un homme qui s'appelait Fernand Lagarde ; il faisait tous les métiers mais surtout brocanteur.

D. - Où était-il brocanteur ?

R. - Vous êtes un Saint-Thomas.

D. - Demandez-vous quelque chose ?

R. - Je ne demande rien, je suis très heureuse.

D. - Connaissez-vous quelqu'un ici ?

R. - Non, je suis attirée par les deux bonnes âmes qui y prient. Je viens souvent ici parce qu'il y fait bon.

D. - Quel âge avez-vous à votre mort ?

R. - Je ne sais plus. Vous n'avez qu'à calculer : 1859-1904.

D. - Quel est le numéro de votre tombe ?

R. - Ma tombe n'existe pas, personne ne s'occupe de moi.

D. - Où êtes-vous ici ?

R. - Entre les deux femmes.

D. - Nous voudrions vous voir.

R. - C'est impossible.

D. - Pourquoi ?

R. - Est-ce que je sais, moi !

D. - Chez qui travailliez-vous ?

R. - Demandez à l'hôpital les preuves. Je ne sais plus rien, adieu. »

M. Laustère restait très perplexe et ne s'expliquait pas ce qui venait de se passer ; il attendit que Mme Deturre se réveillât pour lui poser des questions, mais elle-même y comprenait moins encore. Toute sa vie s'était écoulée loin des spirites dont elle ignorait les pratiques et elle était arrivée à la soixantaine sans avoir fait de médiumnité, sans s'être jamais reconnu la moindre faculté. Elle fut grandement étonnée d'apprendre qu'on venait de lui en découvrir une, et ne pouvait pas croire que ce fût elle qui avait couvert cette feuille d'écriture.

M. Laustère vint me trouver et me raconta la chose ; je le plaisantai, le félicitai ironiquement de son succès. D'habitude, il faisait chorus avec moi, lorsqu'il s'agissait de blaguer les manifestations de ce genre ; cette fois-là, pourtant, je sentis en lui une grande réserve, et lorsqu'il me demanda si je voulais aller aux renseignements, je compris qu'un refus de ma part le désobligerait.

« Vous verrez, lui dis-je, que je ne trouverai absolument rien, ou bien alors, j'apprendrai que cette Marie Lablanqui est une ancienne domestique ou lingère de Mme Deturre, ou peut-être une amie de la bonne qui était à la table.

  • Ah ! pour ça, non ! vous pensez bien que c'est la première chose que j'ai demandé.

Ni Mme Deturre ni la jeune fille n'ont jamais approché Marie Lablanqui en quoi que ce soit ; je m'en suis assuré. Mais avant tout, voyons si elle a réellement existé. »

Le lendemain matin, je me rendis à l'autre extrémité de la ville, dans le quartier des minimes où se trouve la rue du Caillou-gris, longue rue qui se perdait alors dans les champs. Il faisait un temps affreux et je pestais contre la fantaisie de M. Laustère qui m'imposait une aussi désagréable corvée. J'entrai dans plusieurs maisons pour demander si on connaissait celle appartenant à M. Bires ; la réponse fut négative. Je triomphais ; je tenais une preuve nouvelle de la fausseté du spiritisme et je répétais par avance la réponse que je ferais à M. Laustère ; « Je vous l'avais bien dit ; tout ça n'est que de la blague ! »

J'arrivai au bout de la rue et je ne voyais plus de maison, ni à droite ni à gauche ; seul, un vieux bonhomme un peu boiteux venait lentement vers moi ; je l'interpellai :

« Bonjour, mon brave ; pouvez-vous me dire s'il y a dans cette rue une maison qui appartient à M. Bires ?

  • Oui, monsieur, j'y reste.

  • Ah !... Et où est-elle donc, cette maison ?

  • Eh bien, la voilà. »

Et il me montra un pavillon en retrait de la rue, en partie caché par des arbres et que je n'avais pas aperçu.

Dire l'étonnement que j'ai éprouvé à ce moment-là est- au-dessus de mes moyens ; je n'ai jamais eu dans ma vie une telle surprise. Comment, c'était ça, la maison ; M. Bires existait donc ?... mais l'autre ?... Marie ?... Je n'osais pas en demander davantage, tant le coup avait porté. Face à face avec le vieux, je devais ressembler au boxeur qu'un énergique direct vient de mettre knock-out ; mon interlocuteur, silencieux lui aussi, paraissait attendre les dix secondes réglementaires pour être proclamé vainqueur.

« Ah ! balbutiai-je enfin, c'est la maison de M. Bires ; très bien, très bien ; qu'est-ce qu'il fait, ce monsieur ?

  • C'est un minotier.

  • Y a-t-il longtemps que vous êtes son locataire ?

  • 18 ans.

  • Parfait. Vous avez dû connaître alors une nommée Marie, Marie Lablanqui...

  • La Marie ? oui, je l'ai connue, mais il y a longtemps qu'elle n'y est plus.

  • Où est-elle passée ?

  • Je crois qu'elle est morte. Elle était associée à un chiffonnier qui habite maintenant du côté des Ponts-Jumeaux ; lui pourrait vous donner plus de renseignements que moi »

Je m'en revins tout songeur ; une foule d'idées confuses et contradictoires se brouillaient dans ma tête ; ça n'allait pas du tout. Je n'étais pas en train.

A peine rentré chez moi, je reçus la visite d'un de mes amis, chez de clinique à l'Hôtel-Dieu ; je lui demandai s'il y connaissait une salle Sainte-Germaine : « oui, me répondit-il ; elle se trouve dans mon service. »

Sans lui donner des détails, je le priai de s'informer d'une nommée Marie Lablanqui dans la dite salle. Le lendemain, je recevais la fiche suivante :

1905

La vérification de cette identité fut extrêmement simplifiée ; deux personnes ont suffi pour nous éclairer sur les détails donnés par le médium improvisé. Il reste donc établi :

Qu'une femme nommée Marie Lablanqui a vécu à l'adresse qui a été donnée, rue du Caillou-gris, dans une maison appartenant à un minotier, M. Bires, et qu'elle est morte à l'Hôtel-Dieu de Toulouse, salle Sainte-Germaine. Il y a une différence sur la date du décès survenu le 29 octobre 1905 et non 1904 ; elle est bien née en 1859, puisque le bulletin de décès lui donne l'âge de 46 ans, mais elle est originaire de saint-Médard et non de Toulouse.

Nous aurons maintes fois l'occasion de constater ces erreurs qui portent principalement sur les noms et sur les dates, mais qui ne détruisent en rien les parties exactes de cette identification.

Doit-on croire à une fraude, à une mystification de Mme Deturre ? Cette dame n'attendait pas M. Laustère lorsqu'il lui fit sa visite ; elle-même ne se connaissait aucune faculté, et celle-ci s'est manifestée de la façon la plus fortuite, non pas même à la demande de M. Laustère qui l'ignorait également, mais sur les indications de l'entité qui agissait sur la table.

Est-ce par une opération mentale subconsciente que Mme Deturre a pu donner des détails aussi circonstanciés ? mais il faudrait établir, d'abord, qu'elle s'est trouvé, à un moment de sa vie, en contact avec Marie Lablanqui, qu'elle a entendu parler d'elle, ou qu'elle a lu dans les journaux quelque évènement se rapportant à la vie de cette femme ; et encore les journaux n'auraient pas cité tous ces faits hétérogènes et intimes. Aucune de ces raisons ne peut être invoquée : Marie Lablanqui a eu une existence modeste, effacée, sans notoriété ; le plus grand évènement dans sa vie fut certainement sa mort, mentionnée par les journaux d'une façon anonyme, ainsi qu'il est d'usage en province pour les décès dans les hôpitaux : Hôtel-Dieu : 1 (ou 2 ou 3).

Est-ce de la suggestion ? mais suggestion de qui ? de la bonne ? on alla la chercher au dernier moment sans lui dire pourquoi ; elle a formellement affirmé n'avoir jamais connu Lablanqui et toutes les raisons portent à croire qu'elle dit la vérité. La suggestion aurait-elle été donnée par M. Laustère ? encore moins ; lui non plus n'a jamais été en rapport avec Marie Lablanqui, n'a jamais entendu prononcer son nom. Il ne la retrouve pas dans ses souvenirs conscients et il se dit certain qu'elle ne peut exister dans a conscience subliminale.

Cryptomnésie ? Métagnomie ? Automatisme ? Pythiatisme ?

Ces noms de baptême donnés par des parrains plus épris de terminologie que de précision, ces néologismes rugueux ne prouvent rien, n'expliquent rien. Le nombre et l'exactitude des détails donnés ne se concilient pas avec ces diverses hypothèses ; une telle accumulation de faits, en se révélant, aurait ramené, par association, le réveil de la mémoire et des circonstances où ils ont été connus. Or, ce ne fut pas le cas.

Chapitre VIII

Nouvelles identifications,

nouveaux témoignages

Lorsque je rapportai le résultat de mon enquête à M. Laustère, il ne manqua pas d'en être frappé : « Voilà quelque chose de nouveau, dit-il. Il ne peut être question de supercherie ; nous sommes tous de bonne foi. Il faut étudier ça de plus près. »

Le 4 novembre, il retourna chez Mme Deturre, et obtient d'elle et de la bonne une nouvelle séance pour laquelle on procéda comme précédemment ; ce fut une autre entité qui se présenta et écrivit le récit suivant :

« Claude Louis né le 14 avril 1824 à Lyon.

« En 1848 j'ai été arrêté et j'ai fait quelques jours de prison pour mes idées trop avancées. J'avais beaucoup de libéralisme, une foi sans égale dans la marche ascendant de l'humanité vers un état social plus noble et plus heureux. J'ai consacré ma fortune à mon rêve. Presque sans ressource, ruiné, poursuivi, traqué, je suis allé m'installer à Roanne comme tailleur rue de la sous-préfecture. J'y fis de mauvaises affaires toujours à cause de mes opinions et revins à Lyon chercher une place d'ouvrier coupeur. Je suis mort à St-Rambert-l'Isle-Barbe près de Lyon le 28 janvier 1898.

D. - Que venez-vous faire ici ?

R. - Je suis un passant.

D. - Etiez-vous marié ?

R. - Oui, j'avais sept enfants je ne veux pas qu'on les trouble. Rien ne compte ici que les bonnes actions. Priez. »

Aucun des assistants n'a habité Roanne. M. Laustère fit l'enquête lui-même et reçut la copie suivante de l'acte de décès :

Ici, nous trouvons une différence de deux ans entre la date de naissance indiquée par l'esprit et celle de l'état-civil. Celle de la mort est exacte pour les jour, mois et année. L'enquête faite à Roanne fit connaître l'existence de la rue de la Sous-Préfecture, mais on ne put y retrouver la trace de Claude. Comme ce dernier à habité Toulouse, on pourrait croire que l'un des trois assistants a entendu parler de lui, sans en avoir conservé le souvenir. Ce serait un phénomène de cryptomnésie compliqué d'une transmission de pensée au médium si c'est un des expérimentateurs qui lui fournit inconsciemment les renseignements. Mais ici aussi, les détails donnés réveilleraient le souvenir et ce n'est pas davantage le cas que pour Marie Lablanqui.

Au surplus, il faudrait une mémoire exceptionnelle pour que le jour de la mort d'un obscur inconnu se gravât d'une manière indélébile dans les souvenirs de l'un des opérateurs ; comme nous aurons l'occasion de le voir souvent, il y a une multitude de petits faits qui ne peuvent être connus que du désincarné.

Le 25 décembre 1911, eut lieu, toujours dans les mêmes conditions, une troisième séance, à laquelle se présenta :

« Jeanne Cassan, née à Marcillac, canton et commune de Belois (Dordogne) le 23 février 1799, morte à Champagnac, canton et commune de Saint-Pardoux-Vielvic (Dordogne) le 25 novembre 1859.

D. - Etiez-vous mariée ?

R. - Oui, j'étais mariée ; mon mari s'appelait Jean Bonfils, cultivateur.

D. - Donnez la date de votre mort.

R. - Je vous l'enverrai un de ces jours ; moi je ne sais plus.

D. - Aviez-vous des enfants ?

R. - J'ai eu quatre enfants.

D. - Donnez la date de leur naissance ou de leur décès.

R. - Vous m'ennuyez. Ils sont tous morts.

D. - Pourquoi venez-vous ici ? Qui connaissez-vous ?

R. - Vous attirez les esprits. Vous jouez avec la santé du médium. »

Voici l'acte de décès :

La vérification de l'état-civil a révélé l'exactitude parfaite des déclarations de Jeanne Cassan, sauf la légère irrégularité d'orthographe qui a fait écrire Champagnac pour Campagnac.

A noter la date ancienne du décès : 1859. A cette époque M. Laustère avait 3 ans, le Médium 8 ans et la jeune fille à la table n'était pas née ; ni les uns ni les autres ne connaissaient ni Marcillac, ni Campagnac. L'invraisemblance d'une amnésie devient ici plus évidente encore et l'hypothèse spirite, dans un cas pareil, prend une consistance, une force que les raisonnements les plus philosophiques auront grand peine à détruire.

Depuis que M. Laustère avait entrepris ces séances, les personnalités qui se manifestaient lui recommandaient de ne pas continuer, à cause de l'âge et de la santé de Mme Deturre, le médium improvisé. M. Laustère aurait certainement obéi à cette injonction si les premières communications avaient donné un résultat négatif. On a vu qu'il en avait été tout autrement : encouragé par les enquêtes qui venaient confirmer les faits énoncés, vivement intéressé par une chose aussi nouvelle à laquelle il était loin de s'attendre, M. Laustère ne pouvait se résoudre à interrompre des recherches aussi fructueuses.

A la fin de la séance du 25 décembre, Jeanne Cassan avait terminé son récit en écrivant : « Vous jouez avec la santé du médium. » Après cela la table avait été vivement agitée par des mouvements désordonnés.

Très impressionné d'abord, M. Laustère avait promis de ne plus questionner les esprits ; serment d'ivrogne ! La curiosité, le désir de connaître, inné chez tous les individus et tout particulièrement chez lui, le ramenaient quelques jours après chez Mme Deturre où eut lieu une nouvelle séance, la dernière.

Se présenta :

« Jean-Marie-Liberté Cavaillès, né à Revel (Haute-Garonne) le 5 mars 1793. Je suis mort à Mazamet le 24 juillet 1883, rue de Juillet, d'une fluxion de poitrine.

D. - Quel était le numéro de la maison ?

R. - Il n'y en avait pas à cette époque-là. Je suis entré au service militaire comme conscrit au 6e de ligne à Toulouse, le 25 janvier 1803. J'ai été fait sergent-major sur le champ de bataille à Soudrina (mot très mal écrit, illisible), en Italie, le 6 décembre 1813. J'ai été renvoyé en congé illimité en 1816. J'ai obtenu une place d'instituteur à Mazamet. Votre médium est très faible.

D. - Faut-il arrêter la séance ?

R. - Oui, elle n'est pas possible.

D. - Pourquoi êtes-vous venu ?

R. - Je viens demander des prières.

D. - Le spiritisme est-il une doctrine sérieuse ?

R. - Oui. Combien de fois vous l'a-t-on dit. »

A ce moment, la table qui donnait depuis un moment des signes d'impatience, fit violemment secouée ; M. Laustère, qui est un homme très robuste, voulut la retenir des deux mains ; mais elle lui fut arrachée, projetée en l'air, et elle retomba lourdement sur le parquet. Mme Deturre, au même moment, fut enlevée de sa chaise et lancée contre un fauteuil.

M. Laustère comprit alors qu'il avait tort de ne pas tenir compte des recommandations qui lui avaient été faites à maintes reprises, et à partir de ce jour, il mit fin à ses recherches.

Voici le résultat de l'enquête :

Les noms, les dates sont exacts ; comme profession, l'esprit prétend avoir été instituteur, l'état-civil lui attribue celle d'ancien relieur ; simple détail. Cavaillès a pu changer de métier au cours de sa vie, ou peut-être a-t-il confondu, comme cela arrive si fréquemment.

Ces messages, ainsi que les pièces officielles, furent envoyés à Gabriel Delanne qui les publia dans la Revue Scientifique et Morale du spiritisme, numéro de décembre 1912, et en fit un judicieux commentaire, dans les termes suivants :

« L'objection la plus communément employée contre la valeur des communications spirites, est que la transmission de la pensée peut expliquer les cas où le médium donne des indications qui lui sont inconnues, mais que le consultant possédait dans sa subconscience. Il y aurait beaucoup à dire sur ce point, car la transmission de la pensée, bien que réelle, ne s'exerce cependant que dans des circonstances assez rares, et avec des sujets sensibles à ce genre d'action supranormale, tandis que beaucoup de médiums sont réfractaires à toute suggestion mentale d'origine terrestre. Les mêmes remarques s'appliquent à la clairvoyance, autrement dit au pouvoir que possèdent certains individus de lire dans la pensée d'autrui, ou de voir des événements qui s'accomplissent au loin.

« Cependant, au point de vue scientifique, la possibilité de l'intervention d'un des facteurs précédents ne peut pas être éliminée a priori, de sorte que les communications qui renferment des renseignements circonstanciés, exacts, précis, concernant des êtres qui ont vécu sur la Terre et qui étaient absolument inconnus du médium et des assistants acquièrent une valeur de premier ordre comme indication de l'intervention d'une intelligence étrangère aux membres du groupe pour diriger la main du médium.

« Il est clair que l'importance de ces faits dépend entièrement du degré de crédibilité que l'on accorde au narrateur.

« Pour ceux-ci, nous avons pleine confiance dans la sagacité absolue de la personne qui nous les rapporte et à qui seule sa situation officielle interdit de signer (Nous sommes autorisés, cependant, à communiquer confidentiellement, le nom de l'observateur, à toute personne qui voudrait faire une enquête sur les faits que nous reproduisons.), c'est pourquoi nous les donnons en toute sécurité, car par sa profession, elle est à même de déjouer journellement les ruses des simulateurs. C'est donc à un témoin sincère et perspicace que nous avons affaire ; et comme les indications obtenues par le médium ont été minutieusement contrôlées, nous pouvons compter ces séances au nombre des meilleures dont nous avons rendu compte depuis plusieurs années. Une remarque non moins utile, c'est que le médium n'est pas spirite et que c'est à l'improviste, et tout à fait spontanément, que la première communication a été obtenue.

« Comme la dame en question n'avait assisté à aucune séance et n'avait jamais lu aucun livre spirite, c'est bien dans un terrain vierge que le phénomène s'est développé, sans aucune espèce d'auto-suggestion de sa part. »

Depuis mon enquête sur Marie Lablanqui, mes préventions, mes idées personnelles, mes sentiments matérialistes avaient été soumis à de rudes épreuves. La sincérité des expérimentateurs, ceci ne saurait être trop répété, était insoupçonnable ; l'hypothèse de souvenirs subconscients était également inadmissible. Deux de ces désincarnés avaient vécu dans des localités où aucun des assistants n'avait jamais mis les pieds.

Tout cela n'était-ce que de la clairvoyance ? Ce phénomène ne peut se produire qu'à la condition qu'il y ait un rapport moral ou physique entre le voyant et les personnes ou les lieux décrits, et ici, ce rapport n'existe pas. Ce n'était pas non plus de la psychométrie ; ce procédé utilise des objets ayant appartenu aux personnes intéressées, dont ils ont conservé les vibrations ; supposition inapplicable en l'espèce.

On pouvait encore invoquer l'intervention démoniaque ; c'est la thèse de l'Eglise catholique, copieusement développée dans de nombreux sermons par les R.R.P.P. Coubé et Mainage. Ils reconnaissent l'un et l'autre la matérialité des faits spirites, d'autant mieux qu'il leur serait bien difficile de les nier. Tous les pompiers connaissent ce procédé ; il s'appelle : faire la part du feu. Mais lorsqu'il s'agit de donner l'explication des phénomènes, les deux prédicateurs n'hésitent pas ; ou c'est de la télépathie, ou bien c'est le diable qui fait marcher les tables, parler et écrire les médiums, provoque les matérialisations, écrit dans les ardoises, en un mot, c'est lui qui est cause de tout. Et lorsqu'on leur objecte le caractère profondément moral de la plupart des communications, ils répondent comme le loup du Petit Chaperon Rouge : C'est pour mieux te tromper, mon enfant !

Il est vraiment regrettable que l'Eglise romaine reste ainsi fermée aux vérités nouvelles. Un de ses défenseurs les plus éminents, Huysmans, qui a exposé, lui aussi, la thèse du diabolisme dans son livre Là-Bas, a eu le mauvais goût d'étayer ses affirmations avec des injures indignes d'un écrivain de valeur ; lisez plutôt :

« Il n'y a, voyez-vous, que deux cités : celle de Dieu et celle du Diable. Or, comme Dieu est en dehors de ces sales manigances, les occultistes, les spirites, satanisent plus ou moins, qu'ils le veuillent ou non...

« A force d'évoquer ces larves, les occultistes qui ne peuvent, bien entendu,, attirer les anges, finissent par amener les Esprits du Mal, et, qu'ils le veuillent ou non, sans même le savoir, ils se meuvent dans le Diabolisme. C'est à, en somme, où aboutit, à un moment donné, le spiritisme...

« Si l'on admet cette dégoutante idée qu'un médium imbécile peut susciter les morts, à plus forte raison doit-on reconnaître l'estampe de Satan dans ces pratiques...

« De quelque côté qu'on se tourne, le spiritisme est une ordure... »

N'en jetons plus. Lorsque ce livre parut, on se demanda la raison de cette haine féroce de la part d'un auteur qui fut toujours hanté, obsédé par l'idée de Satan, et qui, dans un accès de frénésie mystique, se jeta à la Trappe où il finit ses jours. La raison de cette haine, c'est lui-même qui la donne à la fin de son livre, car, après avoir copieusement bavé, il montre enfin le bout de son oreille et conclut :

« Alors, si on est logique avec soi-même, il faut croire au catholicisme, et dans ce cas, il ne reste plus qu'à prier ; ce n'est pas le Bouddhisme et les autres cultes de ce gabarit qui sont de taille à lutter contre la religion du Christ. »

Comme on le voit, c'est toujours la même malice, la même tactique, le même but : confondre le catholicisme avec le christianisme, les marchands avides avec Celui qui les expulsa du Temple.

Les défenseurs de l'hypothèse démoniaque, croyant démolir la théorie spirite, ne font que la renforcer, car l'intervention de Satan, en admettant qu'elle fut prouvée, démontrerait la présence d'une intelligence étrangère aux assistants, ainsi que l'affirment les spirites.

N'insistons pas ; la croyance aux démons est un pur article de Foi.

Et alors ? Alors, pour expliquer les singulières et inattendues révélations faites à M. Laustère, ces affirmations confirmées par des pièces officielles, fallait-il admettre que les personnalités qui s'étaient manifestées étaient bien celles qu'elles prétendaient être ? Elles donnaient des preuves qu'aucun des trois assistants n'aurait pu trouver dans ses souvenirs conscients ou subconscients ; tous les trois, de toute certitude, avaient toujours ignoré les noms, les dates et les faits qui furent contrôlés par la suite.

Les témoins posthumes paraissaient s'accorder pour prouver que leurs dépositions étaient bien des messages de provenance extra-terrestre ; leurs expéditeurs semblaient avoir trouvé les conditions favorables et les avoir utilisées pour notre instruction.

Et pour la première fois, après un examen impartial de tous ces faits, nous fûmes amenés à nous poser ce point d'interrogation formidable :

LES ESPRITS EXISTERAIENT-ILS ?

Troisième partie

Certitude

Les esprits existent

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Chapitre ix

Education des Médiums - Faits de hantise

Les faits spirites sont tellement mystérieux, surprenants, incroyables, qu'à moins d'une prédisposition mentale toute spéciale, il est pour ainsi dire impossible de les admettre tant qu'on ne les a pas vus, palpés, retournés, vérifiés.

Les communications exposées dans la deuxième partie de ce volume, jointes aux événements petits et grands qui y sont relatés, auraient dû être pour moi définitivement probants ; et bien, non ! l'atavique incrédulité, l'éducation, l'habitude me détournaient de croire. Il y avait aussi dans mon cas un peu d'humiliation. Je me demandais ce qui pouvait avoir valu à M. Laustère la faveur d'obtenir si spontanément ce que je cherchais vainement moi-même ; moi aussi je voulais avoir des preuves d'identité.

J'avais continué l'expérimentation, et, pour la diriger plus spécialement dans le sens spirite, je me mis à fréquenter un groupe dirigé avec beaucoup d'autorité par une dame âgée et respectable, Mme Pomès. Chez elle se réunissaient une trentaine d'habitués de condition modeste, parmi lesquels 5 ou 6 médiums prêtaient leur concours désintéressé ; je puis dire que j'ai pris là d'excellentes leçons qui m'ont servi plus tard. Tout n'y était pourtant pas parfait. Une chose y choquait mes sentiments intimes ; le tour un peu trop religieux que l'on donnait aux séances. La part de la prière, à mon sens, y tenait trop de place ; j'y regarderais moins, aujourd'hui que j'ai vu, hélas, tant d'abus, tant d'extravagances.

Chez Mme Pomès, on ne faisait que de la médiumnité par incarnation. La présidente commençait par lire un chapitre d'Allan Kardec, et le commentait ; après cela elle faisait la prière aux esprits, puis elle appelait les guides spirituels du groupe.

« Nous demandons à nos anges gardiens et guides et à nos Esprits supérieurs, si nous pouvons faire appeler l'esprit de...

  • Oui, mes amis, vous le pouvez » était-il généralement répondu ; la plupart du temps,

C'était la doyenne des médiums qui incarnait un des guides : Jeanne d'Arc, le curé d'Ars, sainte Philomène, etc., et qui répondait à la question posée ; elle en profitait pour faire une homélie qui allongeait inutilement la séance, et tombait assez souvent dans le ridicule, lorsque, par exemple, elle faisait une dissertation en un latin de cuisine qui aurait été désavoué par le plus cancre des potaches. Cette doyenne était âgée de 80 ans et se portait à merveille ; si celle-là était une hystérique, suivant l'opinion accréditée, il faut reconnaître que l'hystérie est un excellent agent de conservation.

Après le départ de l'esprit supérieur, la présidente faisait l'évocation suivante : « au nom de Dieu tout-puissant, nous prions l'esprit de X... de vouloir bien se communiquer. »

AU NOM DE DIEU TOUT-PUISSANT ! C'est la formule donnée par A. Kardec (Livre des Médiums, page 244) : l'évocation, précise-t-il, doit toujours être faite au nom de Dieu.

Le spiritisme, et ceci est tout à son honneur, n'étant pas dogmatique, chacun conserve le droit de le discuter ; cela me permet de déclarer très sincèrement que je ne partage pas l'opinion du grand maître. Lequel de nous, ici-bas, se sent assez sûr de soi-même, se considère comme suffisamment pur pour parler au no de Dieu ? Qui donc a reçu mission pour porter la parole en son nom ?

D'autres ont déjà posé ces questions.

« Comment se fait-il, dit Vettellini, que dans certaines séances il y ait un si extraordinaire emploi du nom de Dieu, un tel abus de ses ordres, de ses volontés ? On dirait que les communicateurs connaissent Dieu intimement, que Dieu les a mandatés et commissionnés en bonne et due forme.

« Les inspirateurs de ces réunions emploient les moyens nécessaires adéquats à la mentalité des disciples assemblés. Ces spirites religieux sont presque tous des êtres qui ont un besoin intense de croyance en Dieu, en un Dieu personnel. Une religion sans un Dieu-Roi et Père ne pourrait leur sembler valable. Ils ne peuvent avoir un idéal sans une représentation concrète et dès lors, les Esprits inspirateurs, jugeant de haut et prévoyant, leur donnent la nourriture mentale qui leur convient, la seule qu'ils puissent digérer et qui les sustentera » (voir CORNILLIER - La Survivance de l'âme)

Chez Mme Pomès, la suggestion jouait un rôle important : la bande à Bonnot faisait alors parler d'elle ; après la mort des bandits, aucun d'eux ne manqua de se présenter dans ces réunions et de venir y exprimer, après vertes semonces, le plus profond repentir.

Mais, tout compte fait, ce milieu était sincère ; questions de religiosité et de suggestion mises de côté, j'y ai souvent assisté à des incorporations fort troublantes, et somme toute, la moyenne des communications était très au-dessus de ce que j'ai pu voir ailleurs.

C'est à ce moment que je me remis à la tâche pour obtenir, à mon tour, des preuves d'identité. Je n'y parvins que plus tard, et non sans peine.

Parmi les médiums de Mme Pomès, j'en distinguai deux qui me parurent intéressants : une jeune fille, Elise et un coiffeur, Raoul Dupuis ; j'avais, en outre, rencontré dans le salon de Mme de Redon une autre jeune fille, Albertine, dont les facultés naissantes avaient besoin d'être développés. Avec eux trois j'entrepris une série de recherches qui devaient durer plusieurs années.

Mon principal soin fut le développement d'Albertine ; j'y fus aidé par les esprits familiers qui me donnaient eux-mêmes la marche à suivre. Dans les débuts, je n'obtenais que des message par la table ; je voulus en avoir par l''écriture : « La petite ne travaillera qu'inconsciemment, disait la table. - Que faut-il faire ? - L'endormir. »

D'après ces indications, je faisais des passes très prolongées, des impositions de mains dur le sommet du crâne et sur le front : « renouveler ceci souvent, sérieusement » disait-on encore.

Huit jours après : « Il faut prendre patience. Son tempérament très fort rend nos communications défectueuses. - Que faut-il faire ? - L'endormir. »

A la longue, je parvins à lui enlever toute sensation, toute connaissance ; elle fit alors des progrès rapides, et après avoir donné de nombreuses pages d'écriture, sa médiumnité se compléta par la faculté d'incarnation. Elle incorpora avec toutes les apparences de la réalité des esprits de famille ou des amis défunts, et nous pûmes, à ce moment, former un groupe qui se réunissait deux fois par semaine.

Elise se relâchait quelque peu de son assiduité ; c'était fort regrettable, car elle était bonne voyante et donnait toujours de l'inédit. Quant à Raoul, son éducation se compléta, se perfectionna et sa bonne volonté ne se trouva jamais en défaut.

D'autres médiums se joignaient parfois à nous, et notamment une dame, Mme Dalet, qui, envoyée par un ami, arriva certain jour au milieu d'une séance et prit place silencieusement. Elle fut prise, au bout d'un instant par l'esprit de son mari qui, après s'être fait connaître, m'adressa la parole, me parlant des luttes politiques qu'il avait soutenues dans le pays agenais, me citant Faye, Fallières, de Mondenard, Decker-David, me disant des choses que j'étais seul à connaître et qui me stupéfièrent.

A la fin de la séance, une des dames présentes lui demanda si elle voyait quelque chose la concernant :

« Ce que je vois, répondit le médium, c'est que vous êtes enceinte. « Surprise et amusée, la dame déclara que c'était impossible, puisque, quinze jours auparavant, elle avait eu la preuve du contraire. « Madame, lui fut-il répété, je vois un enfant auprès de vous. Vous êtes enceinte. » Et c'est le médium qui avait raison ; quelques jours après, la dame en faisait la constatation formelle.

La semaine suivante, nous allâmes à la campagne, chez des paysans que nous ne connaissions pas et qu'on nous avait recommandé d'aller voir. Leur maison, prétendaient-ils, était hantée par un esprit tapageur qui faisait du bruit, les empêchait de dormir et rendait leur cheval malade.

En entrant, Mme Dalet fixa ses regards sur un portrait accroché au mur : « C'est votre grand'père, dit-elle ; c'est lui qui fait ce bruit ; il n'est pas content ; ce que vous faites ne lui plaît pas. » Elle décrivit exactement le caractère du vieux, ses manies, ses infirmités, dit qu'il avait des varices. Passant ensuite dans l'écurie, elle regarda le cheval qui s'y trouvait, déclara que sa maladie n'était pas dangereuse ; elle rappela au paysan qu'un autre cheval était mort à cet endroit, à la suite d'une blessure au pied produite par un clou. Tout cela était vrai.

Elle recommanda de brûler des plantes, de faire des prières ; de notre côté nous appelâmes dans nos séances l'esprit du grand'père, nous lui fîmes comprendre le mal qu'il faisait à sa famille. Il promit de se tenir tranquille, de ne plus faire de bruit, et à partir de ce moment, ces faits ne se sont pas reproduits.

Je retrouve dans mes notes une autre histoire de maison hantée. Cette maison, située à Lavilledieu (Tarn-et-Garonne) était habitée par Mme Calmel, son fils, âgé de 16 ans, et ses deux filles, un peu plus jeunes.

Vers la fin de 1912, cette famille commença à entendre comme des galops d'enfants autour de la maison, des bruits de chaînes dans l'escalier, des portes s'ouvrant avec fracas, des tonneaux roulés. Ces manifestations se faisaient entendre dès la nuit tombée et duraient parfois jusqu'au matin, plongeant la mère et les enfants dans une angoisse extrême. Tout d'abord, ils crurent à quelque farce des habitants du pays ; Mme Calmel, emménagée depuis peu, ne fréquentait guère personne, et l'on pouvait à la rigueur supposer que les paysans, la croyant fière, lui donnaient un charivari, à moins que les jeunes gens de l'endroit n'eussent trouvé de plus bel hommage à l'adresse des deux jeunes filles. Mais au bout de quelques jours, il fut facile de se rendre compte que la cause était tout autre et qu'elle ne pouvait être attribuée à âme qui vive.

Très alarmée, Mme Calmel écrivit à sa sœur, lui demandant conseil ; celle-ci, par l'intermédiaire de Mme de Redon, me pria d'intervenir, si je croyais pouvoir chasser les mauvais esprits de Lavilledieu. Dans une séance tenue spécialement, Albertine incarna deux ou trois des esprits malfaisants, qui prétendaient avoir autrefois habité ces lieux. Ils nous traitèrent d'abord sans ménagement, tant en gestes qu'en paroles, mais après une longue discussion, il promirent de rester tranquilles.

Cette promesse ne fut tenue qu'en partie, ainsi qu'en témoigne la lettre suivante adressée par Mme Calmel à sa sœur :

Lundi, 16 décembre.

« Ma chère Jenny,

« J'ai couché à Lavilledieu cette nuit ; nous n'avons entendu aucun bruit. Depuis que les séances ont eu lieu, les bruits sont bien moins forts. Ils viennent maintenant de sous la terre ; on dirait que l'on creuse un souterrain au-dessous de la maison. On a commencé par la cuisine ; maintenant, on est sous la chambre. Ne pourrais-tu faire savoir par le médium ce que l'on creuse ainsi et dans quel but ?

J'ai entendu distinctement la précédente nuit que j'y ai couché des coups forts, mais sourds, come des bruits de massue sur la terre, et cela étant bien éveillée. Nous avons remarqué avec Jean du côté de la cuisine un endroit qui résonne en tapant. Il y a des choses très drôles ! Jean n'a pu s'endormir ; Lucie, elle, voulait bien, mais il n'y a pas eu moyen ; il y a là évidemment une force qui empêche d'agir... »

Nous consacrâmes encore quelques séances à chapitrer les esprits tapageurs ; elles finirent par donner des résultats satisfaisants, ainsi que me le confirma quelque temps plus tard Mme Calmel.

Chapitre x

A tâtons

Tout cela ne me faisait pas oublier mon but : obtenir des preuves attestant l'identité des esprits d'une façon formelle, irréfutable. Ceux qui nous avaient rendu visite, depuis la formation de notre petit groupe, nous étaient presque toujours connus. Nous ne faisions pas état de ce qu'ils nous disaient ; de même, si je soupçonnais que le médium, ou les membres du groupe, ou moi-même nous avions pu être, à un moment quelconque de notre vie, en contact avec l'esprit communiquant ; de même, si nous supposions que quelque chose le concernant avait paru dans les journaux ; de même, si c'était un personnage marquant, ou tant soit peu connu. De sorte que nous n'avons pu avoir, dans des conditions si rigoureusement exclusives, qu'un assez petit nombre d'esprits dont les affirmations nous ont paru dignes d'être contrôlées. On les retrouvera plus loin.

Ce sujet grave, l'existence et l'identité des esprits, ne doit pas être traité en poète ou en romancier, mais bien en narrateur précis et averti, je dirais presque en historien, sans hors d'œuvre, sans faux jour, avec la clarté inséparable de toute œuvre vécue. Selon l'expression de Quintillien : Scribitur ad narrandum, non ad probandum, ceci est écrit pour raconter, non pour prouver. Chacun reste libre de se former une opinion sur les faits cités ici. Les seules modifications que j'ai faites portent sur quelques noms et adresses ; pour le surplus, je serai toujours à la disposition des personnes qui voudraient contrôler mes affirmations.

Pendant cette période de tâtonnements, nous eûmes, certes, des séances intéressantes, notamment celle du 15 janvier 1912, au cours de laquelle un nommé L'André, épicier, vint nous donner des détails très circonstanciés sur son existence terrestre ; l'un des médiums, Elise, le vit très distinctement et en donna un signalement beaucoup plus précis que ne l'eût fait un policier de profession. Mais une des personnes présentes reconnut dans ces détails et ce signalement de nombreuses particularités qui se rapportaient à un épicier qu'elle avait connu, et confirma tout ce qui venait d'être dit. Cela pouvait être de la transmission de pensée.

Nous appelâmes notre guide Camillo ; nous lui exprimâmes nos doutes, et nous lui demandâmes si, pour fortifier notre confiance, il ne pouvait pas nous faire connaître un événement hors de notre portée, par exemple nous dire quel serait le futur Président de la République dont l'élection était fixée au surlendemain, 17 janvier.

« Mes amis, nous dit Camillo, nous ne devons pas nous occuper de questions matérielles ; néanmoins, pour bien vous convaincre que ce sont des esprits qui vous parlent, je vais, par exception, répondre à votre question : le Président de la République sortira du ministère de l'agriculture.

  • Alors, c'est M. Pams qui sera élu ?

  • Oui, à moins que d'ici là, il n'y ait un revirement d'opinion ; en tout cas, en ce moment, c'est lui qui teint la corde. »

Il est 4 heures ½ ; à Paris, les sénateurs et députés de la gauche vont procéder, dans une réunion préparatoire, à un deuxième tour de scrutin pour la désignation du candidat. Le résultat n'en est connu à Toulouse que par les journaux du soir, vers 8 heures et demie ; ce scrutin a donné, contre toute attente, le résultat suivant :

M. Pams ............... 283 voix

M. Poincaré........... 272 voix

Et le journal la Dépêche porte la manchette suivante :

M. Pams, candidat des républicains.

On pourrait croire que le médium a puisé dans les chroniques des journaux les éléments nécessaires pour établir son pronostic, il n'en est rien. Bien au contraire, personne ne s'attendait à ce résultat ; M. Pams, d'après l'opinion de la très grande majorité des journaux, n'avait aucune chance, ainsi que l'indique le résultat du concours organisé par Excelsior :

« qui sera élu président de la république ?

Le dépouillement des feuilles de réponse du concours d'Excelsior, commencé depuis quelques jours, a porté, hier, sur 19.341 bulletins, dont voici le détail :

MM. Poincaré............... 12.034

Deschanel........................ 2.803

Pams.............................. 1.924

A.Dubost........................... 1.257

Ribot............................... 1.099

Divers............................. 214

Et je retrouve ceci dans nos notes, prises au moment même :

« Que M. Pams soit élu Président ou non, il n'en reste pas moins qu'au moment même où cette prédiction nous a été faite, M. Pams tenait, en effet, la corde comme candidat. »

Je puis ajouter maintenant : « Cette corde a été coupée par un revirement de l'opinion », comme l'avait envisagé Camillo.

A la fin de cette même séance, nous faisons l'obscurité. Les deux médiums voient des lueurs qui partent d'un angle de la pièce. A un moment donné, tous les deux poussent en même temps un grand cri. Ils déclarent avoir vu une religieuse ouvrant les bras. Une assistante, Mme Gil, pleure, effrayée ; elle dit avoir vu également cette forme, mais moins distinctement. La vision s'est produite dans la direction d'une autre dame, Mme Batilde, que M. Guérin vient d'endormir.

On s'empresse de faire la lumière et nous demandons à Mme Batilde, si elle est prise par un esprit, de vouloir bien écrire son nom. Elle écrit alors un nom que nous lisons ainsi : Théodule.

On la réveille et on lui demande si elle a connu quelqu'un qui portait un nom se rapprochant de celui-là : oui, répond-elle, c'était une sœur de charité qui habitait Colomiers et qui s'appelait Marie-Théodulie.

Chapitre xi

Un nouveau témoin

Tout cela était très encourageant, mais enfin ne nous fournissait pas les matériaux, les preuves formelles que nous attendions. Et ici, j'appelle l'attention des rares chercheurs qui se sont livrés à ce genre d'investigation et de ceux qui seront tentés de le reprendre ; il y faut une patience à toute épreuve ; il faut être décidé à consacrer des mois, des années entières à l'affût de l'inconnu. On ne doit pas perdre courage. Si l'on est certain de la sincérité du ou des médiums, de leur bonne foi, de leur désir de bien faire, et si on leur reconnaît une véritable valeur psychique, on y mettra plus ou moins de temps, mais on finira par aboutir.

C'est ce qui se produisit à notre séance du 29 janvier 1913, à laquelle assistaient les membres de notre groupe :

MMmes Mercadé, Fargerel, Gil.

MM. Guérin, Barres, Bourniquel.

Médiums : Albertine, Gaby.

Comme nous le faisions toujours depuis le début de ces recherches, et comme nous avons continué à le faire dans toutes les séances qui ont suivi, nous commençons tout d'abord par appeler notre guide, Camillo. Cet esprit venait fréquemment chez Mme Pomès ; c'est là que nous l'avions connu. Il s'était attaché à nous et il a pris la direction de notre groupe lorsque nous l'avons formé. Quand nous lui demandâmes des renseignements sur lui-même, il nous déclara qu'il avait été statuaire et qu'il s'appelait Camillo Santini. Il était venu d'Italie en France où il avait longtemps travaillé à de nombreux édifices, et notamment à l'Hôtel de Sévigné (probablement Carnavalet). Il serait mort vers 1750, après avoir eu beaucoup de chagrins et de déboires. Je n'ai jamais pu vérifier ces affirmations ; en tout cas, Camillo nous a constamment guidés vers le bien et nous avons souvent ressenti sa bienfaisante influence.

Nous faisons donc l'appel de Camillo, très simplement : « Nous prions Camillo de vouloir bien se communiquer ». Pas d'autre évocation ; pas de prières ; elles sont dans nos cœurs ; si les esprits existent, ils sauront bien démêler nos véritables sentiments.

Après que Camillo nous eut donné des conseils au sujet de nos recherches, nous le priâmes de nous envoyer un esprit totalement inconnu de nous tous. C'est ainsi que nous procédions toujours, mais jusqu'alors il n'était venu que des esprits plus ou moins connus et nous ne les avions pas retenus.

Ce jour-là se présente :

« Ernest Guiraud, 19 ans.

D. - Que faisiez-vous ?

R. - J'étais retoucheur à la photographie Provost.

D. - Quand êtes-vous mort ?

R. - En novembre 1910 ; j'étais poitrinaire.

D. - Où habitiez-vous ?

R. - J'habitais avec ma mère, qui est veuve, place Rouaix, je crois ; elle tient un petit magasin de fleurs artificielles et de couronnes mortuaires.

D. - Aviez-vous des frères, des sœurs ?

R. - J'avais une sœur, Marguerite, morte avant moi, entre 16 et 18 ans.

D. - Pouvez-vous nous citer d'autres personnes que vous connaissiez ?

R. - Je parlais à une demoiselle, Jeanne, à laquelle j'avais donné un bracelet qui avait appartenu à ma sœur ; ma fiancée a perdu ce bracelet. Je serais heureux que ma mère eût de mes nouvelles.

D. - Nous ne voudrions pas l'inquiéter.

R. - Non ; elle ne sera pas trop émotionnée ; elle sait ce qu'est le spiritisme ; elle s'en est occupée un peu. »

Lorsque le médium fut dégagé, je lui demandai, ainsi qu'aux autres membres du Groupe s'ils avaient connu quelqu'un répondant aux renseignements qui venaient d'être donnés ; tous affirmèrent qu'ils ne l'avaient jamais connu et qu'ils entendaient parler de lui pour la première fois. Ayant ainsi acquis la certitude qu'aucun de nous ne le connaissait, je voulus faire l'enquête moi-même.

Mes sentiments n'étaient plus ceux dont j'étais animé lorsque j'avais été prendre les renseignements sur Marie Lablanqui ; loin de redouter la vérification de cette identité, je l'appelais de tous mes vœux, comme la récompense méritée d'un long effort.

A la photographie Provost, rue d'Alsace-Lorraine, je trouvai un garçon de magasin qui se rappela parfaitement qu'Ernest Guiraud avait travaillé dans cette maison comme opérateur ; il me donna l'adresse de la mère, qui était rue Fermat et non place Rouaix. Je m'y rendis sans plus attendre.

Cette dame tenait un petit magasin de couronnes mortuaires ; je lui exposai ce qui était arrivé ; cela ne la surprit pas outre mesure.

« Je suis allée deux fois dans des groupes spirites, dit-elle ; j'ai fait appeler mon fils, mais ce qui m'a été dit ne m'a guère convaincue.

  • Eh bien, madame, peut-être le serez-vous aujourd'hui ; votre fils est venu spontanément chez nous ; nous ne le connaissions pas, pas plus que nous ne vous connaissons vous-même. Et voilà ce qu'il nous a raconté. »

Mme Guiraud nous déclara alors que son fils, Ernest, était mort en février 1911, épuisé ; il faisait beaucoup de foot-ball. Sa sœur était bien morte avant lui, à 19 ans, mais elle s'appelait Alice et non Marguerite. Ernest fréquentait une jeune fille, mais la mère en ignore le nom ; elle ne se rappelle pas que son fils ait fait à celle-ci cadeau d'un bracelet.

Cette identité se vérifiait dans ses grandes lignes ; il y avait une différence de trois mois en ce qui concerne la date du décès ; une erreur de nom (celui de la sœur) et une autre sur le domicile de la mère. Tout le reste était parfaitement exact. On pense si je fus heureux, et avec moi, tous nos amis, de ce beau résultat ; nous étions enfin arrivés au but. Il n'y avait plus qu'à persévérer.

A cette même séance du 29 janvier, Mlle Gaby, jeune médium en formation, incarna un enfant de 6 ans, Georges Maury ; elle en donna l'adresse et la profession des parents. Tout cela était juste, mais comme je ne connaissais pas suffisamment cette jeune fille, ni ses relations et que je ne pouvais me porter garant de sa sincérité, j'ai dû, à mon grand regret, rejeter cette manifestation comme preuve d'identité, et je n'en fais pas état.

Chapitre xiii

Les témoins déposent

Nous restâmes quatorze mois sans avoir de nouvelles preuves d'identité ; ce genre d'expérimentation est très ingrat ; on n'obtient pas toujours ce qu'on attend et nos recherches, ardemment, méthodiquement poursuivies, ne remportèrent pas, dans cette période, le succès que nous espérions.

Pourquoi, dans ce long intervalle, n'avons-nous eu que la visite d'esprits familiers ? Je ne puis en attribuer la raison qu'à la préparation insuffisante des médiums ; ce qui paraît le prouver, c'est que, dès maintenant, les étrangers, les inconnus vont se présenter avec une plus grande fréquence ; le développement, l'entraînement des médiums semblent devoir être poussés à fond, sinon les messages s'en ressentent désavantageusement.

Tant qu'il ne s'agit que de parents ou d'amis, ou encore de personnages notoires, on peut admettre, à la rigueur, que le médium puise dans la conscience normale ou subliminale des assistants les éléments nécessaires, et les sert ensuite avec fidélité ; cela n'est pas constant chez tous les sujets, mais cela est possible, et dans ces cas là la thèse spirite n'est pas inattaquable.

Il en est tout autrement lorsque les communicants sont totalement inconnus, lorsque leur existence modeste, sans notoriété, s'est écoulée obscure et ignorée. Ici, vient alors se poser cette question : Où le médium trouve-t-il l'essence même de ce qu'il nous rapporte aussi correctement que le lui permet son organisme ? Le médium est un agent de transmission faillible, infidèle, rétif : on peut dire que l'appareil parfait n'existe pas et nous devons nous contenter de ce que nous avons ; mais où donc va-t-il chercher les renseignements qu'il nous donne ?

Le 20 mars 1914, nous étions réunis avec Mme Rouquier, Albertine et Raoul Dupuis.

Albertine incarne un esprit qui déclare se nommer :

Louis Téfra, mort il y a 2 ans.

  • Où habitiez-vous ?

  • J'habitais rue de la Colombette, 25.

  • Que faisiez-vous ?

  • J'étais typographe ; je travaillais chez Cléder, rue de la Pomme ; je gagnais 3 francs par jour. J'y étais depuis 3 ans et demi, on m'aimait beaucoup.

  • Quel âge aviez-vous ?

  • 17 ans. »

Nous posons d'autres questions, mais l'esprit ne peut pas y répondre ; il ne se souvient de rien.

Renseignement pris, nous apprenons que Louis Téfra habitait rue de la Colombette, 28 et non 25. Il est mort en avril 1913 à l'âge de 18 ou 19 ans. Il était typographe à l'imprimerie Cléder.

A noter que Raoul Dupuis passe souvent rue de la Colombette ; il n'a jamais connu ni entendu parler de Téfra. Nous retrouverons fréquemment cette particularité au cours de notre étude : nous avons constaté très souvent que l'un de nous était passé dans la rue habitée par le communicant, soit la veille, soit le jour même de la séance. Cela ne nous permet pas de supposer qu'il a eu ainsi connaissance des renseignements ultérieurement fournis par le médium, mais cela semble indiquer que les esprits s'attachent aux incarnés, et particulièrement aux personnes qui s'occupent de spiritisme. Ils cherchent à se manifester et espèrent, en nous suivant, qu'ils en auront la possibilité. C'est ce qui arrive, en effet, pour les plus favorisés d'entre eux.

Ce qui est également à remarquer, c'est que l'esprit de Téfra, qui aurait dû s'incarner, logiquement, dans le médium Raoul, s'est incarné dans Albertine. Question de sympathie, très certainement. Il y a entre les esprits des désincarnés et les médiums de mystérieuses affinités dues à l'harmonie de leurs vibrations ; un esprit vibrera avec un médium et non pas avec un autre, de même qu'une corde de harpe ou de piano vibrera avec un diapason correspondant à son propre son.

Ceci explique pourquoi certains médiums incorporent facilement tel esprit, tandis qu'un autre médium y trouvera beaucoup de difficulté.

Le 27 mars 1914, nous eûmes deux nouveaux témoins ; le premier, donné par Albertine, déclara :

« Marius Radieu (le nom est changé), employé d'octroi.

  • Où habitiez-vous ?

  • Rue Saint-Michel, n° 110, je crois ; dans une maison dont le bas est occupé par un plombier et par un épicier.

  • Comment êtes-vous mort ?

  • Je suis mort entre 35 et 38 ans, à la suite d'un refroidissement que j'avais pris à la pêche. Une fluxion de poitrine s'ensuivit. Je ne suis pas resté longtemps malade.

  • Aviez-vous de la famille ?

  • J'ai laissé une fillette de 6 ans qui doit avoir aujourd'hui 12 ans. Ma femme, Anne, reste maintenant dans une petite rue à droite en venant de la place Saint-Michel. »

  • L'esprit s'étend ensuite sur des détails intimes, qui plus tard furent vérifiés et reconnus exacts ; la maison qu'habitait Radieu porte le n° 100 et non 110 ; le rez-de-chaussée en est occupé par un épicier (M. Julien) et par un plombier (M. Justin). Sa fillette a aujourd'hui 10 ans. Grand amateur de pêche, son inoffensive passion devait lui être fatale ; elle fut l'origine d'une pneumonie dont il mourut. - Le reste de son récit est parfaitement exact.

A noter que dans la matinée de ce jour, Raoul était allé dans le quartier Saint-Michel ; mais c'est Albertine qui a donné la communication.

Deuxième témoin, incarné par Raoul :

« Rigal (le nom est changé) Maurice, portefaix, rue Saint-Charles.

  • Où aviez-vous vous votre stationnement ?

  • J'avais mon poste habituel sur le boulevard, à l'angle de la rue des Châlets.

  • Quel âge aviez-vous ?

  • 60 à 62 ans.

  • Quand êtes-vous mort ?

  • Il y a 5 ou 6 ans. J'aimais le vin. Je fréquentais un débit, dans la petite rue qui est en face l'école du Nord.

  • Aviez-vous de la famille ?

  • J'étais marié ; ma femme s'appelait Ernestine, nous avions un fils qui habite maintenant du côté du Parc à fourrages. Il travaille à faire des bottes de paille ; il s'appelle Marius ; il a deux enfants : un garçon et une fille. »

Ces renseignements furent confirmés pour ce qui concerne Maurice Rigal ; nous ne retrouvâmes pas son fils.

Chapitre xiv

Suite des témoignages

Cette fois, nous étions bien partis ; nous avions, presque à chaque séance, la visite d'entités tout à fait inconnues qui venaient déposer entre nos mains le témoignage indiscutable de la survie. On se demandera pourquoi leurs dépositions ont été toujours entachées d'erreurs portant principalement sur les dates et les noms. Comment, dira-t-on, les esprits ne se rappellent-ils pas d'une façon précise leur nom, leur âge, la date de leur mort, le nombre de leurs enfants ?

Comment oublient-ils les principaux évènements de leur vie terrestre, pour se rappeler parfois des détails sans importance ? Comment ne se souviennent-ils pas de tout ce qui a marqué dans leur existence et ne nous le rapportent-ils pas intégralement ?

Evidemment, ce serait l'idéal, mais cet idéal paraît impossible à atteindre. Il faut se rendre compte du choc que doit produire en l'être :

1° Son passage de l'état d'incarné à celui de désincarné ;

2° La période, parfois très longue, de trouble dans lequel il reste plongé, sorte de coma où la vie psychique est totalement suspendue ;

3° Le retour à la conscience de lui-même, qui s'opère dans des conditions inégales et souvent imparfaites, suivant le degré d''évolution de chacun ;

4° Le rappel sur la Terre, dans le corps d'un médium qui est rarement à sa mesure vibratoire ;

5° L'interrogatoire auquel il n'est pas préparé, avec toutes les erreurs que comporte la transmission de sa pensée à l'aide d'un traducteur toujours faillible.

Il y a là, en effet, toutes sortes de raisons qui enlèvent à l'esprit la majeure partie de ses moyens et de ses souvenirs. C'est déjà beaucoup qu'il puisse nous faire savoir qu'il vit toujours et nous donner quelques détails suffisamment précis pour guider nos recherches. De longtemps, je crois, on n'arrivera pas à faire mieux.

Séance du 3 avril 1914. - Albertine incarne un esprit qui fait la déclaration suivante :

« Je m'appelle Antoine Bridier (le nom est changé). J'étais tailleur. J'habitais rue de la Colombette, n° 25. Je suis mort à 44 ans ; je ne sais plus à quelle date.

  • Etes-vous marié ?

  • J'étais marié, ma femme s'appelait Marie. Nous avions trois filles : l'aînée travaillait avec moi, la seconde était tailleuse, la plus jeune apprentie tailleuse. Moi-même, je travaillais pour Thiéry et Sigrand, pour Inglebert. Il y avait un coiffeur dans ma maison qui est à l'angle d'une rue.

  • Qu'est devenue votre famille ?

  • Ma fille aînée s'est mariée quelque temps après ma mort avec un homme qui voyage. Elle a eu une petite fille, Nénette, que ma femme élève ; elle habite la maison où je suis mort, dans la cour. »

L'enquête confirma tous ces renseignements ; madame Bridier avait continué à habiter le logement de la cour, au n° 25, avec la petite Nénette ; elle en déménagea précisément le 3 avril, le jour même où son mari s'était présenté à notre séance ; il nous fut facile d'apprendre, par les voisins, ce qui nous intéressait. Tout ce qui avait été dit par le mort était exact.

Il faut noter :

1° que Raoul (je l'ai déjà indiqué) passe souvent dans la rue de la Colombette ; c'est le deuxième esprit ayant habité cette rue qui se manifeste, non par Raoul, mais par Albertine. Il attire les esprits, mais il les incorpore plus difficilement, et c'est l'autre médium qui est entrancé. Les esprits semblent donc s'attacher aux lieux qu'ils ont habité, et ils continuent vraisemblablement à y séjourner ;

2° Ils sont attirés par une force mystérieuse vers les personnes qui s'occupent d'eux ; ils s'attachent à elles, et les suivent dans le but probable et même certain de s'incarner, grâce à ces personnes, et de nous donner ainsi la preuve de leur survivance.

3° Il n'y avait que 4 personnes à notre séance : les deux médiums, Mme Rouquier et moi ; il nous a été facile d'établir que c'était Raoul, et non pas un autre qui avait amené cet esprit et de plus, qu'aucun de nous quatre ne connaissait Bridier de près ni de loin.

Ce sont des choses que nous ne saurions trop répéter, pour les négateurs, les incrédules, les opposants systématiques.

Séance du 24 avril 1914. - Incarné par Albertine, se présente :

« Charles L..., domicilié à Tournefeuille (Haute-Garonne).

  • Quand êtes-vous mort ?

  • Il y a à peu près 8 ans ; je ne peux pas préciser.

  • Quelle maladie avez-vous eue ?

  • Je n'étais pas malade. Je me suis tué, d'un coup de fusil.

  • Aviez-vous de la famille ?

  • Non ; nous n'avions pas d'enfant. Ma femme s'appelait Angèle. » Avant de s'en aller, il nous dit qu'il avait fait son service militaire à Montauban, dans les tringlots, et qu'il était originaire de la route de Saint-Simon où habitaient ses parents.

Ici encore, je dois noter que j'avais à cette époque des relations avec quelques habitants de Tournefeuille où j'allais souvent. Indubitablement, c'est moi qui ai harponné L... Je connais suffisamment cette commune pour savoir ce qui s'y passe, ainsi que les principaux événements qui ont illustré son histoire dans ces dernières années. Mais, comme les peuples heureux, Tournefeuille n'a pas d'histoire ; à peine quelques évènement qui n'ont d'importance que pour les indigènes, et que les journaux, bien entendu, ne mentionnent pas. Ce dut être le cas pour le suicide de L... ; le bruit de son fusil ne dut pas être entendu de très loin et l'écho ne se chargea pas de le transporter. Si j'en avais été informé, ce fait ne remontant qu'à 8 ans, je l'aurais retrouvé dans mes souvenirs ; il n'aurait pas eu le temps de passer dans ma subconscience. J'ai eu beau m'interroger, ma mémoire ne m'a jamais rien rappelé, ne me rappelle encore rien au sujet de cette affaire.

J'étais tellement persuadé que cette histoire était fausse que je ne me donnai pas la peine de faire une enquête, sur le moment. Ce n'est que deux semaines après qu'ayant rencontré un habitant de ce riant village, je m'informai auprès de lui, par acquit de conscience.

Voici ce qu'il me déclara :

« Charles L... était charpentier ; son père exerce le même métier sur la route de Saint-Simon. Il y a quelques années (peut-être 8 à 10 ans) il se suicida d'un coup de fusil à la tête, à la suite, croit-on, de chagrins intimes. Sa femme s'appelait Joséphine et habite encore Tournefeuille. Il avait fait son service au 17e escadron du train des équipages à Montauban. »

Comme on le voit, il n'y a qu'une erreur ; le nom de la femme est Joséphine et non pas Angèle.

Séance du 1er mai 1914. - Raoul incorpore l'esprit de :

« Rouja (les noms sont changés), Pierre. J'habitais rue Jacques Laffite.

  • Quel métier aviez-vous ?

  • Commissionnaire. J'avais mon poste sur les allées Lafayette, à l'angle de la rue Dalayrac et de la rue Héliot.

  • Comment êtes-vous mort ? quel jour ?

  • J'aimais beaucoup le vin ; j'étais souvent saoûl. Je suis mort le 18 août 1905, après avoir attrapé une bonne cuite, on m'a trouvé mort dans un corridor de la rue Dalayrac.

  • Quel âge aviez-vous ?

  • J'étais né en janvier 1854, à Toulouse.

  • Etiez-vous marié ?

  • Oui, ma femme s'appelait Marie Loberse. »

Je me rendis à l'angle de la rue Dalayrac ; j'y trouva un commissionnaire, stationnant, à l'affût des clients, et je lui posai la question :

Est-ce vous qui vous appelez Rouja ?

  • Non monsieur ; moi je m'appelle Barreau.

  • Vous n'avez pas connu Rouja ?

  • Rouja ?... un garçon de café ?

  • Non, un commissionnaire, comme vous, il se tenait à cette place.

  • Ah ! Rouja ? mais c'est moi qui l'ai remplacé, quand il est mort, il y a une dizaine d'années.

  • De quelle maladie est-il mort ?

  • Entre nous, c'est un homme qui buvait. Il avait fait le pari de boire un litre d'absinthe ; on le trouva mort dans le couloir du n° 21, allées Lafayette.

  • Savez-vous ce qu'est devenue sa femme ?

  • Je ne puis vous le dire. »

L'erreur, cette fois, porte sur l'emplacement où l'on a trouvé le cadavre, après ce stupide pari. Le reste est exact.

Nota. - Un de mes amis était gravement malade depuis plusieurs mois, j'allais le voir régulièrement 2 fois par semaine, et je passais presque toujours rue Héliot. C'est donc moi qui ai accroché Rouja, encore occupé sans doute à attendre ses clients, tout en surveillant sa boîte à cirage.

Je ne l'ai jamais connu ; je fais donc la même observation que pour les autres. Peut-être les journaux de l'époque ont-ils fait mention de ce modeste citoyen, en raison de son genre de mort, out à fait exceptionnel. Mais encore une fois, si j'avais lu cet événement dans les journaux, mon souvenir conscient s'étendant à une période de temps beaucoup plus étendue, je me le rappellerais normalement. Je me souviens très bien des principaux événements de ma vie, à partir de l'âge de 7 ans ; je les ai présents à la mémoire. Quant aux petits faits, s'ils ne sont pas dans ma mémoire immédiate, ils n'en sont pas loin, et il suffit qu'un témoin de cette époque me rappelle un de ces petits faits pour qu'aussitôt celui-ci vienne se représenter à moi, avec tous ses accessoires ; bien mieux, une fois le souvenir évoqué, c'est moi qui complèterai la vision mentale, en ajoutant des détails que l'évocateur n'avait pas donnés.

On fait toujours intervenir le subconscient comme un obsédant leit-motiv ; nous savons bien, parbleu, que si la fille ne parle pas c'est qu'elle est muette.

Chapitre xv

Ostradié et sa femme

Voici l'un des témoignages les plus précis, les plus probants, les plus circonstanciés qui nous aient été apportés. Il est capital. Il contient tout ce que les esprits peuvent nous donner comme confirmation de leur existence ; il démontre la possibilité d'avoir d'eux-mêmes des renseignements exacts sur la vie qu'ils ont eue sur Terre.

Séance du 13 mai 1914. - Un esprit se présente par Albertine et fait les déclarations suivantes, sans que nous ayons pour ainsi dire besoin de la questionner :

« Je me nomme Ostradié (tous les noms sont changés) Charles. Je suis mort à 56 ans, au mois de mars 1913, à Toulouse, où je suis né. J'étais laveur de glaces et brosseur d'appartements. J'habitais à côté d'une épicerie, dans la rue des R... au n° 12, une maison rouge, aux petites fenêtres du haut. Vous monterez tant que vous trouverez des escaliers. Je suis mort d'une fluxion de poitrine qui s'est greffée sur la grippe.

  • Qui vous a soigné ?

  • Je faisais partie d'une société de secours mutuels, et je fus soigné par le médecin de la société, un docteur qui reste rue du ... ; il porte des lorgnons noirs et il est sourd.

  • Aviez-vous de la famille ?

  • J'étais marié. Ma femme avait été autrefois ouvrière à la manufacture des tabacs ; mais elle est paralysée et ne quitte plus son lit depuis dix ans.. Nous avions adopté une petite fille de 4 ans, Céline ; elle a aujourd'hui 33 ans. Elle s'est mariée à 20 ans avec un employé de commerce. Sa marraine a été Mlle Chaubard, ancienne ouvrière des tabacs, comme ma femme. C'est elle qui lui a acheté sa chambre. Céline s'est séparée de son mari au bout d'un an de mariage. Elle n'a pas eu d'enfant. Son mari est encore employé aux magasins du ... Je ne me rappelle pas son nom.

« Céline et Mlle Chaubard soignent ma femme et font le ménage ; Mlle Chaubard, un peu plus jeune que ma femme, est plus alerte.

« J'avais des clients chics : le curé de la Dalbade, la caisse d'Epargne, de bons particuliers. Vous pouvez vous renseigner ; tout ce que je vous dis est exact. »

Tout cela fut dit d'un ton ferme et plein d'assurance ; aussi je n'attendis pas longtemps pour aller me renseigner.

Le surlendemain, accompagné de Raoul, je me mis en route pour faire mon enquête. Nous trouvâmes la maison, qui répondait exactement au signalement donné. Dans l'escalier, au second étage, une locataire était occupée à balayer le palier :

« Madame, lui dis-je, y a-t-il dans la maison une dame qui s'appelle Mme Ostradié ?

  • Oui, monsieur, c'est tout en haut ; mais ce n'est pas la peine que vous montiez, car elle est au lit.

  • Oui ; voilà 10 ans qu'elle ne s'est pas levée. Elle est paralysée. »

Là-dessus, sans que j'eusse besoin de la questionner davantage, elle se mit à me raconter l'histoire de cette famille, l'adoption de la petite Céline, la mort du brosseur de parquets, l'amitié qui liait Mlle Chaubard à cette maison. Elle répéta, pour ainsi dire mot pour mot, tout ce qui avait été dit par Ostradié. Quant au docteur à lunettes noires et atteint de surdité, c'était le docteur X, qui demeurait bien à l'adresse indiquée.

N'oublions pas de mentionner que Raoul était passé rue des R... dans la nuit qui précéda notre séance, à 2 heures du matin. On soutiendrait difficilement qu'à cette heure là, il a trouvé des gens complaisants qui l'ont entretenu de cet homme, mort un an auparavant, et lui ont raconté sa vie.

C'est donc Raoul qui nous a amené Ostradié, de la façon la plus inconsciente, et c'est encore Albertine qui l'a incarné.

Il n'y a pas ici mise en action de la subconscience ; Ostradié nous prouva lui-même, quelques semaines après, la fragilité, la fausseté de cette théorie, et cela, d'une façon aussi convaincante qu'inattendue.

Le 24 juin, Ostradié revient s'incarner ; nous le félicitons de l'exactitude des renseignements qu'il nous a donnés le 13 mai et qui ont été entièrement vérifiés.

« Eh bien, nous dit-il, aujourd'hui je ne viens pas seul.

  • Vous nous amenez quelqu'un ? Qui est-ce ?

  • Je vous amène la vieille.

  • Qui ça, la vieille ? Votre femme ?

  • Mais oui.

  • Votre femme ? mais elle est dans son lit, votre femme ; elle y était encore quand nous avons été faire notre enquête.

  • Eh bien, elle n'y est plus ; elle est morte le 16 juin, il y a eu 8 jours mardi.

  • Quel âge avait-elle ?

  • 76 ans.

  • Comment s'appelait-elle ?

  • Antoinette. »

Je ne fis qu'un saut jusqu'à la rue des R... La concierge, à sa fenêtre, tricotait des bas.

« Madame Ostradié est-elle chez elle ?

  • Mme Ostradié ? ah ! monsieur, ce n'est pas la peine de monter.

  • Pourquoi donc ?

  • On l'a enterrée la semaine dernière. »

Quelques erreurs sur le compte de Mme Ostradié : elle est morte le lundi 15 juin, à 72 ans, et s'appelait Apollonie ; son mari nous avait dit qu'elle était morte le mardi 16, à 76 ans, et qu'elle s'appelait Antoinette.

Arrêtons-nous un peu sur ce cas intéressant.

Entre la première enquête que nous fîmes sur Ostradié et la mort de sa femme, un mois s'est écoulé ; pendant ces quatre semaines, aucun de nous ne s'est occupé des deux époux, personne ne nous a parlé d'eux. S'il en était autrement, nous en eussions gardé le souvenir conscient.

Va-t-on nous objecter que nous avons pu lire ces renseignements dans un journal ? Etant donné son manque absolu de notoriété, la mort d'Ostradié a été mentionnée sur la liste des décès, sans autre commentaire ; pour sa femme, également ; nous aurions pu, certes, les uns ou les autres, prendre connaissance de cette liste, mais alors, nous nous en souviendrions.

Peut-on admettre, de bonne foi, l'explication subconscience ?

Moi, je veux bien ; nous avons lu, dans les journaux, sur la liste des décès, le nom de Ostradié, et, quinze mois plus tard, celui de sa femme ; par une fatalité vraiment extraordinaire, aussi bien pour le mari que pour la femme, nos yeux ont vu leurs noms mais notre conscience ne les a pas enregistrés ; ces deux noms, ainsi que l'adresse : 12, rue des R..., sont entrés d'emblée dans notre subconscience. Cela n'est pas impossible ; j'admets que cela soit.

Mais ensuite ? l'abondance de détails qui ont été ajoutés à ces noms et à cette adresse, notre subconscient ne les a pas trouvés dans les journaux ; les journaux n'ont jamais parlé de la fille adoptive, de Mlle Chaubard, du docteur à lunettes noires et sourd, de la paralysie de la vieille, du mariage de Céline, etc.

Et alors, nous posons de nouveau la question : où le médium a-t-il puisé ses renseignements ?

Chapitre xvi

Apparition du double d'un vivant.

Le défilé continue.

Séance du 15 mai 1914. - Albertine est prise par un esprit d'enfant, âgé de 17 ou 18 mois, qui ne sait articuler que ces mots : maman, voiture, promener. Il porte les mains à sa tête qui paraît le faire souffrir ; il semble être mort de méningite.

Nous demandons à Raoul, assis en face, s'il voit cet enfant.

« Non, » dit-il et il fixe son regard plus fortement, lorsque tout à coup il s'écrie : « Ah ! c'est drôle, voilà ma femme ; qu'est-ce qu'elle vient faire ? »

Il est en proie à une vive émotion, pendant une demi-minute que dure la vision ; celle-ci disparaît ensuite et fait place à la vision de l'enfant incarné par Albertine.

Raoul a été d'autant plus surpris que sa petite fille a failli, ces jours derniers, être écrasée par un tramway. En voyant sa femme, il a cru qu'elle venait lui annoncer un malheur et ce n'est qu'en apercevant ensuite la figure du petit enfant qu'il s'est un peu ressaisi.

Comment s'est produit ce phénomène ?

Probablement Mme Dupuis a pensé à note séance, au travail qu'y faisait son mari ; à son insu, elle s'est dédoublée et son corps fluidique s'est transporté sur le lieu de nos réunions. La distance est d'environ un kilomètre. Il était 4 h. 20 après midi.

Nous avons ultérieurement demandé à Mme Dupuis ce qu'elle faisait à ce moment ; d'après sa propre déclaration, elle piquait à la machine, pensant à son mari. Je n'étais pas du tout à mon travail, a-t-elle ajouté.

Séance du 29 mai 1914. - Albertine incarne :

« Marie Jupille (le nom est changé.), 72 ans, rue latérale Raymond IV, la dernière maison en tournant, à gauche. Veuve, 2 filles et un garçon. L'aîné, Rose, mariée à un coiffeur, nommé Brouglion ; la seconde, Alice, travaillait avec sa sœur. Le fils a pris la suite du père, qui faisait des voyages. Je suis morte en 1905. »

Ces renseignements ont été vérifiés et reconnus exacts. Nous avons trouvé non pas Brouglion, mais un coiffeur du nom de Charles, dont la femme s'appelle Rose et la belle-sœur Alice. Le fils Jupille continue le métier du père, qui allait dans les foires vendre de la camelote.

Par convenance, je n'indique pas le domicile du coiffeur, qui est exactement celui avait été donné par le médium.

Séance du 10 juin 1914. - Ce jour-là, nous avons eu deux identités, vérifiées et reconnues exactes. La 1re est donnée par Raoul qui déclara ceci :

« Jean Terrail, menuisier, au bout de la rue Saint-Luc, la dernière maison à droite. J'avais un fils qui est veuf de sa première femme dont il a eu un garçon ; il est remarié. Il est mécanicien et travaille chez B... bandagiste. Il a 38 ans, et s'appelle Louis.

« Je suis mort il y a 4 ans d'un refroidissement. J'étais né en 1850. J'étais menuisier, et j'ai travaillé chez Baptiste, rue Montplaisir. »

Rue Saint-Luc et rue Montplaisir, on se rappelle assez vaguement de Jean Terrail ; néanmoins, nous avons pu reconstituer sa vie et nous avons reconnu l'exactitude de ses déclarations, par d'autres vérifications.

Une quinzaine de jours auparavant, nous avions eu la visite d'une entité qui avait déclaré se nommer : Merlet, menuisier, 3, rue des teinturiers, ayant travaillé chez Baptiste, et qui nous avait donné d'abondants détails. Quand nous allâmes aux renseignements, nous ne trouvâmes rien, nulle part, et nous classâmes l'affaire.

Le 10 juin, le même Merlet revient ; je lui reproche de nous avoir trompés et je cherche à lui faire comprendre l'absurdité de sa conduite. Il déclare alors qu'il a voulu nous mystifier, parce que, ayant été précédemment appelé dans un autre groupe, on lui avait montré son cadavre et on lui en avait laissé la désagréable vision ; elle l'avait poursuivi, obsédé, jusqu'à ce que nous l'en ayons délivré. Il ne s''était pas tout d'abord rendu compte du service que nous lui avions rendu, et il nous avait trompés, pour se venger sur quelqu'un. Maintenant, dit-il, j'ai compris et je vais vous dire qui je suis. Et c'est alors qu'il nous donna son vrai nom : Terrail.

Ce même jour, Albertine fit l'incarnation de :

« Manette Lacombe (Tous les noms sont changés), née Dizier. Veuve. Morte à Léguevin (Haute-Garonne) en 1912, âgée de 77 ans, subitement. J'ai bien travaillé. J'ai été bien malheureuse ; mon mari était brutal et me battait, on m'appelait la Manetto. »

Cette communication est donnée en patois du pays, que le médium connaît peu et parle très difficilement à l'état de veille. Je reste un mois sans trouver à me renseigner ; enfin, un habitant de Léguevin qui vient chez moi me déclare avoir connu cette femme, qu'on appelait la Ménou, autre diminutif de Germaine. « Elle a laissé une fille qui habite Toulouse, me di-il rue des moulins, et est mariée à un nommé Jean Rude, maçon. »

Précisément, la femme de ménage du médium habite rue des moulins ; son mari est maçon et s'appelle Caire. Nous nous renseignons auprès d'elle.

« Annette, connaîtriez-vous, rue des Moulins, un maçon qui s'appelle Jean Rude ?

  • Jean Rude, c'est mon mari.

  • Comment, votre mari ? mais il s'appelle Caire.

  • Oui, mais tout le monde l'appelle Jean Rude. C'est un sobriquet. »

Nous la questionnons. Elle confirma entièrement les renseignements fournis par sa mère ; celle-ci mourut subitement, en vendangeant, le 7 octobre 1912, âgée de 77 ans. Elle était veuve de Lacombe ; Dizier était son nom de fille. Mariée à un homme brutal, sa vie avait été tissée de souffrance.

Ainsi donc, nous sommes restés un mois à attendre des renseignements, alors que nous les avions sous la main. Impossible d'admettre, dès lors, la suggestion, la transmission de pensée ou toute action mento-mentale, puisque c'est de la façon la plus indirecte que nous sommes parvenus à connaître la parenté de cette Manette avec Annette.

A remarquer encore que c'est cette dernière qui nous a inconsciemment amené sa mère ; en outre, n'oublions pas de dire qu'Annette n'a jamais assisté à nos séances, ce qui écarte absolument l'hypothèse de la télépathie.

Séance du 18 juin 1914. - Médium : Raoul.

« Manoel Albareso, sujet espagnol, mort à Saint-Gaudens, il y a 12 ans, le 5 juin 1902. »

Celui-ci s'explique en un espagnol incorrect qui ne me permet pas de suivre la conversation, il m'est impossible de saisir grand'chose de ce qu'il dit.

Je le rappelle le 3 juillet, en présence d'une jeune fille espagnole, qui sert d'interprète. Il déclare ceci :

« J'étais né à Saragosse ; j''étais travailleur de terre. J'ai quitté mon pays à 16 ans, et je suis venu en France où j'ai travaillé aux terrassements de diverses lignes de chemin de fer, à Bordeaux, Toulouse, Grisolles. Je suis mort à Saint-Gaudens, chez des compatriotes, à la suite d'un accident. Je travaillais sur la ligne entre Montréjeau et Saint-Gaudens. Le train me tamponna le bras ; je mourus le 2 juin 1902. J'avais 52 ans. »

On remarquera que Albareso dit être mort, la première fois le 5 juin 1902, la seconde fois le 2 juin. Il nous a été impossible de contrôler ses déclarations qui ne constituent pas une preuve d'identité.

Si je les ai retenues et consignées ici, c'est pour constater que le médium, Raoul, ne connaît pas la langue espagnole, et qu'à son réveil, l'interprète ayant voulu continuer la conversation, il n'a pas pu la suivre.

Séance du 19 juin 1914. - encore deux identités qui nous ont été données ce jour-là, l'une par Raoul, l'autre par Albertine.

Raoul, entrancé, nous déclare ceci :

« Je m'appelle Baric (Les noms sont changés) Antoine ; j'habitais rue du Rempart Saint-Etienne, 26, au troisième. Je suis mort fin mai 1914, à 72 ans. J'avais deux filles : l'aînée, Marie, est mariée à M. Fage qui fait la menuiserie d'autos et travaille chez Laporte, boulevard Carnot ; elle habite petite rue Riquet, 7 ou 9. La deuxième, Louise, est mariée à M. Peyre, cordonnier, qui a un magasin rue du Rempart Saint-Etienne, à côté de l'armurier. Ma femme vit encore. »

Cette communication, faite trois semaines après la mort, est vérifiée par Mme Rouquier ; elle est exacte en tous points, sauf quelques détails. Le défunt s'appelait François et non Antoine ; il habitait avec sa fille jeune rue du Rempart Saint-Etienne, au n° 7 et non au 26, dans la cour et non au troisième étage. Sa file aînée habite petite rue de Riquet, au n° 25 et non 7 ou 9.

A noter que j'étais passé, le matin même, dans la rue du Rempart Saint-Etienne, où, du reste, je n'ai parlé à personne.

Autre remarque, cet esprit est venu à notre séance trois semaines après sa mort ; il était parfaitement lucide et connaissait sa situation. Or, le même jour, nous eûmes deux autres visites de désincarnés ; l'un était mort en 1865, l'autre en 1810. Ni l'un ni l'autre ne savaient qu'ils étaient morts. Question d'évolution, à coup sûr, qui demanderait à être étudiée de près.

La communication donnée par Albertine, ce même jour, est la suivante :

« Marie Luc (Le nom et l'adresse sont changés.), demeurant rue de la Chaîne n° 6, avec sa fille Paule dont le mari est voyageur en tissus. Je suis morte subitement, ma fille et mon gendre étaient à table, le soir. Je suis allée dans ma chambre, j'ai senti un malaise, j'ai appelé et je suis tombée morte. C'était en 1907, probablement en juin. Ma fille avait eu, avant son mariage, un garçon, qui a été ensuite reconnu par son mari et qui avait 16 ans au moment de ma mort. Il est aujourd'hui en Angleterre. J'ai eu un autre enfant, un garçon, mort à 26 ans, à l'étranger ; il était marié. J'étais veuve depuis longtemps. J'étais née à Fronton où mon mari était menuisier sur la promenade. Ma fille habite encore rue de la Chaîne, au premier, une maison rouge avec un balcon. »

Tous ce renseignements, discrètement contrôlés, furent reconnus exacts, sauf en ce qui concerne les prénoms et le métier de menuisier du mari.

Le caractère intime de cette communication fera comprendre les raisons qui m'obligent presque toujours à voiler les personnalités mises en cause, à changer les noms et à taire certains détails. Par le soin rigoureux avec lequel ils ont toujours été tenus cachés, ces secrets de famille constituent autant de preuves irréfutables que, malheureusement, nous ne pouvons pas étaler en public. La vie privée d'autrui n nous appartient pas.

Chapitre xvii

Ce que disent les autres

Comme on le voit, les dépositions des témoins posthumes prenaient une ampleur à laquelle nous aurions été fort loin de nous attendre quelques mois auparavant. Alors que, dans les débuts, nous allions aux renseignements avec une certaine inquiétude et beaucoup de circonspection, c'est avec sérénité, avec certitude que nous faisions maintenant nos enquêtes. Les erreurs étaient de moins en moins nombreuses ; quelques dates, quelques prénoms étaient encore de temps en temps erronés ; mais les faits essentiels, les particularités marquantes se révélaient fidèlement rapportés.

Je n'avais plus désormais qu'un but : accumuler les preuves de la survivance de l'être ; former un dossier imposant avec tous les témoignages recueillis au cours de notre information ; en faire un recueil et le publier en livrant toutes les pièces, tous les témoignages pour que le public puisse être juge de ce procès.

J'avais sous la main deux merveilleux instruments, vibrants et bien accordés ; c'étaient les deux médiums dont la bonne volonté inlassable et l'absolu désintéressement n'étaient jamais en défaut ; je comptais sur eux pour mener ma tâche jusqu'au bout. Ils s'y intéressaient, étaient anxieux autant que nous-mêmes du résultat de nos enquêtes, impatiens de les voir aboutir, et vraiment malheureux lorsque leur faculté défaillante leur avait fait commettre quelque erreur.

Avec de tels collaborateurs, comment n'aurions-nous pas abouti. Pourtant les terribles événements qui se préparaient devaient anéantir mon beau projet ou m'obliger, tout au moins, à le remettre à plus tard.

Notre petit groupe continuait à se réunir.

A la séance du 24 juin 1914, Albertine incorpora un esprit qui déclara :

« Je m'appelle Létapy (Les noms et une adresse sont changés.) ; mon prénom, je ne me le rappelle pas ; j'étais épicière, place du Salé. Je suis morte au mois de janvier 1914. J'étais remariée ; j'avais une fille de 30 ans, mariée, Madeleine, et un fils, Jean, marié aussi ; il habite place des Carmes ou place Rouaix, et il est employé à la Banque de France. J'étais née dans la Charente et je suis morte à 56 ans. La directrice de la pension de la rue du Taur, est une cousine à mon mari. L'épicerie est dans une maison à trois étages, je ne sais plus le numéro. »

Renseignements pris, Mme Létapy est morte non pas en janvier mais en mars ; sa fille a 40 ans et non pas 30 ; elle-même avait, à sa mort, 60 ans et non 56. Ce n'est pas elle qui est née dans la Charente, mais son mari ; son fils est employé à la Banque de France, et Mlle de C..., directrice du pensionnat cité, est cousine de son mari. La maison est étroite et à trois étages.

Nous relevons ici, comme toujours, un curieux mélange de vérités et d'erreurs. Si l'entité qui fournit ces renseignements était celle d'une personne vivante, en mesure de se procurer à l'avance une documentation qu'elle viendrait ensuite déposer en séance, pourquoi tronquerait-elle ces renseignements, pourquoi y intercalerait-elle des faits dont l'enquête nous révélera inévitablement le caractère faux ou erroné ?

Je connais la réponse que feront les obstinés, les entêtés, la réponse de « ceux qui ne veulent pas croire, lors même qu'ils auraient vu » ; ce sera celle que j'ai déjà indiquée, celle du loup-garou : c'est pour mieux te tromper, mon enfant !

Et ils éplucheront nos enquêtes, ils en contesteront l'impartialité, les déclareront exemptes de toute méthode scientifique, feront valoir les arguments les plus spécieux ; ils ignoreront surtout cette parole de Taine : à force d'aller au fond des choses, on finit par y rester.

Séance du 26 juin 1914. - Médium : Albertine. Elle fait l'incarnation de « Estèbe Jean-Marie, mort à Mons (Haute-Garonne), à la suite d'une opération qu'on me fit subir à la gorge, dans la clinique du docteur Boyer à Toulouse, au mois de mai 1914. J'avais 63 ans. J'étais né à Mons ; j'y avais des propriété. Vous savez, j'avais des sous ; j'étais riche. Je venais d'acheter un château, ou si vous préférez une belle maison. J'étais veuf. Je suis mort à Mons où l'on me transporta après l'opération. J'avais un fils, propriétaire dans la même commune. Lui-même a une fille, mariée du côté de Soupetard ou de Balma, à un propriétaire, M. Gr... »

J'écrivis à la mairie de Mons pour savoir s'il y avait en cela quelque chose d'exact ; je répétai mot pour mot ce qui nous avait été communiqué, en indiquant que c'était au cours de recherches spirites.

Ma lettre dut faire quelque bruit dans ce petit village ; au lieu de me répondre par écrit, le secrétaire de la mairie, M. Lasserre, tint à effectuer le voyage de Toulouse pour s'il n'y avait pas là une plaisanterie de mauvais goût. Il vint chez moi, et je lui fis verbalement, sans omettre un détail, le récit de ce que nous avions obtenu.

Il crut tout d'abord que l'un de nous connaissait la famille du défunt : je lui prouvai le contraire. Inutile de dire qu'il était abasourdi ; néanmoins, lorsqu'il se fut rendu compte qu'il ne s'agissait pas d'une mystification, sa méfiance étant tombée, il me confirma la réalité des faits indiqués, dans tous leurs détails, sauf sur deux points :

L'âge du défunt, qui avait 80 ans et non 63. Il n'était pas veuf, car sa femme vivait encore. L'opération fut bien pratiquée à la clinique Boyer par un spécialiste de la gorge, M. le docteur Boyer. Mme Gr... habite une propriété entre Soupetard et Balma, près du pont de l'Hers.

Dans cette même séance, nous eûmes, toujours avec Albertine, l'identité d'un autre esprit qui nous déclara ceci :

« Je m'appelle Jean-Marie Sénescail, menuisier, à Carcassonne. J'habitais boulevard du canal, 25. Je suis mort en juillet 1906 à 62 ou 63 ans ; j'étais marié en secondes noces à Marie. Du premier lit j'avais un garçon et une fille (celle-ci décédée). J'étais monté sur la toiture pour faire une réparation ; il faisait très chaud. J'attrapai un coup de soleil, je suis resté malade 3 ou 4 jours et j'eus un épanchement au cerveau qui m'emporta. Ma femme fait maintenant de la couture pour l'hôtel Bonnet. J'étais propriétaire de la maison que j'habitais. »

Mme Rouquier, présente à la séance, est native de Carcassonne où elle possède un immeuble. Elle déclara tout d'abord qu'elle croyait se rappeler avoir connu à Carcassonne un charron du nom de Sénescail, mais qu'il n'habitait pas boulevard du canal où elle ne connaît aucun menuisier. Je crois, me dit-elle, qu'il est inutile de faire une enquête, car vous ne trouveriez rien. Il ne vaut pas la peine que vous écriviez. »

Par acquit de conscience, j'écrivis cependant à M. Don de Cépian, propriétaire à Villemoustaussou (Aude) et membre de la Société d'Etudes spirites de Carcassonne, le priant de vouloir bien rechercher la trace du défunt :

Voici la réponse que je reçus :

NOTE

« Le nommé Sénescail (Raymond-Henri), menuisier, originaire de Cennes-Monestiès (Aude), veuf de Delmas (Antoinette-Victorine), époux de Joffre (Marie-Julia), qui n'était déjà pas bien portant, décédait à Carcassonne, boulevard du canal, n° 8, actuellement n° 25, le 11 août 1907, à l'âge de 64 ans, des suites d'une insolation prise en travaillant, dit-on, sur une toiture. Il ne fit pas de maladie et sa mort fut presque subite. La veuve habite toujours boulevard du canal, n° 21 (anciennement n° 9). Elle exerce la profession de lingère à la journée ; elle travaille pour divers hôtels de la ville et notamment pour l'hôtel Bonnet.

« De son premier lit, Sénescail avait deux enfants : un garçon (François) et une fille (Elise).

« Sa fille (Elise) née à Béziers, modiste, célibataire, est décédée à Carcassionne le 12 juin 1903 à l'âge de 23 ans ; elle habitait rue Laraignon, 13.

« Le fils (François) est encadreur à la maison S...

« N. B. - la table décennale des décès, se rapportant à l'année 1906, ne porte aucune inscription de Sénescail ayant les prénoms de Jean-Marie.

« Je soussigné, déclare avoir recopié la note qui m'avait été fournie et que j'ai jointe dans mes documents à la lettre de M. Bourniquel du 29 juin 1914.

Villemoustaussou (Aude)

3 juillet 1914

Signé : Maurice Don de Cépian. »

Dans cette communication, on relève, comme dans la plupart des autres, des erreurs de dates et de prénoms ; mais l'ensemble indique qu'il s'agit du menuisier de Carcassonne mort des suites d'une congestion prise sur le toit d'une maison qu'il réparait. C'est bien celui qui est visé dans l'enquête ci-dessus.

Séance du 1er juillet 1914. - Albertine incarne l'esprit de :

« Capitaine Delmas, mort à Nézignan. »

Je crus tout d'abord que le médium prononçait mal et je lui dis :

« C'est Lézignan, sans doute, dans l'Aude ?

  • Mais non, mais non ; Nézignan ; Nézignan-l'Evêque, département de l'Hérault. »

Et il compléta ainsi sa déposition :

« Je suis mort en 1906, à l'âge de 77 ans ; c'était en janvier ou en février. J'étais né à Nézignan. J'y avais des propriétés et je m'y retirai lorsque je pris ma retraite. J'avais fait tout mon service aux colonies, dans l'infanterie coloniale. J'étais fils de Marius et Anne Delmas. J'étais très estimé dans mon pays. »

Les renseignements ci-dessus furent vérifiés ; dans sa réponse, sous enveloppe au nom de la commune.

Mairie de nézignan-l-évêque

(Hérault)

Nécessité de fermer Timbre de la poste

3 - 7

14

La mairie confirme le décès à Nézignan-l'Evêque du capitaine Delmas sans préciser la date ; il était fils de Jean Marius Delmas et de Marie Parayre. L'erreur porte ici sur le prénom de la mère.

Une de nos amies, apprentie médium, Mme Bouillières, assistait à notre séance. En arrivant, elle s'était plaint d'une douleur au cou, qu'elle attribuait à un torticolis : « je me suis mise dans un courant d'air, dit-elle, et j'ai attrapé ça. »

Vers la fin, elle fut entrancée et incarna un apache, le Parigot, qui déclara avoir été tué d'un coup de couteau au cou. A son réveil, une fois bien dégagée, Mme Bouillières, à qui nous n'avions pas raconté la visite du Parigot, est très étonnée de ne plus ressentir cette douleur et elle nous fait part de sa surprise ; « c'est très drôle, répétait-elle ; mais je ne souffre plus du tout. »

Ce fait est de nature à donner du crédit à l'influence des esprits sur notre corps matériel ; il vient à l'appui de la thèse de la possession, et de celle de l'obsession. Nous ne les exposerons ni ne les discuterons ici.

Chapitre xviii

Dernières dépositions

Aux derniers les bons. Nous touchons à la fin des dépositions. Celles qui nous restent à faire connaître sont tout aussi probantes et aussi rigoureusement contrôlées que les précédentes.

Séance du 3 juillet 1914. - Par Albertine, un inconnu déclare :

« Je m'appelle Yssio Pierre. J'étais professeur de musique à Cajarc (Lot) où j'étais né. J'y suis mort le 22 mai 1913, âgé de 42 ans. J'étais marié, j'avais un fils de 11 ans. Je suis mort tuberculeux. J'étais aussi employé à l'usine. »

Voici le résultat de l'enquête :

Mairie de cajarc

Nécessité de fermer Timbre de la poste

11 - 10

6-7

14

« Les renseignements contenus dans votre lettre sont très exacts, son épouse habite Toulouse comme bonne ou cuisinière.

Le secrétaire de la Mairie,

Daulan.

Ces renseignements, quoique de source officielle, étaient incomplets ; ils ne me suffisaient pas, et je n'aurais peut-être pas fait état de cette communication si une circonstance toute fortuite et combien inattendue, hélas ! ne m'avait pas procuré l'occasion de la mieux contrôler.

Un mois après l'avoir obtenue, les temps s'étaient assombris, nous étions en pleine mobilisation ; à la caserne Clauzel à laquelle je me trouvais affecté, j'avais sous mes ordres une section de territoriaux. Sur la liste qui me fut remise, un nom me frappa tout d'abord : Yssio. Je me souvins immédiatement du message reçu le 3 juillet et lorsque sonna l'heure de l'appel je repérai soigneusement l'homme qui répondait à ce nom. C'était un des cuisiniers de la section.

J'allai vers lui dès que les rangs furent rompus et je lui demanda quel était son pays d'origine : « Cajarc », me répondit-il. Il était cousin du professeur de musique.

Il me fut alors très facile de compléter, avec l'aide des renseignements qu'il me donna, l'enquête commencée un mois auparavant ; elle me démontra la réalité et l'exactitude de tout ce qui avait été dit par Pierre, une seule chose ne put être tirée au clair : il n'y a pas d'usine métallurgique à Cajarc et je n'ai jamais su quelle était celle dont il avait voulu parler.

Séance du 15 juillet 1914. - Médium : Raoul.

« Gay. Je ne me rappelle pas mon prénom. J'étais entrepositaire d'épicerie, rue Arnaud-Bernard, 3 ou 5. La maison n'a qu'un rez-de-chaussée, avec deux fenêtres de chaque côté de la porte. Je me suis noyé en me baignant dans la Garonne, du côté de Gagnac, en 1899 ou 1900. J'avais 24 ans, j'avais une sœur, de 5 ans plus âgée que moi, mariée à M. Marque, qui fait le même commerce que nous. Ils doivent avoir 2 enfants. Ma mère était morte avant moi. Mon père doit avoir maintenant 64 ou 65 ans, mais toujours la soixantaine. »

La vérification fut aisée. Les renseignements ci-dessus furent reconnus exacts, à quelques nuances près ; par exemple la description de la maison, qui comporte une erreur : elle possède un premier étage, alors que le désincarné l'avait décrite avec un rez-de-chaussée seulement.

Séance du 19 juillet à villemoustaussou (Aude). - M. Don de Cépian, propriétaire à Villemoustaussou, membre de la Société d'Etudes spirites de Carcassonne, fait depuis plusieurs années, dans des conditions remarquables de précision, de l'expérimentation spirite. Il a en mains quelques médiums dont les facultés lucides lui ont maintes fois donné d'importants résultats.

A la date du 19 juillet, l'un de ces médiums fit l'incarnation d'un esprit qui dit ceci :

« Pauvre petit Comtois, tu en as des ans sur les épaules.

« Ce n'est plus cette espèce de rochelle... Ah ! c'était un brave homme celui qui m'avait pris... j'ai vu son fils.

D. - Qui êtes-vous ? Que faisiez-vous ?

R. - Je m'appelle Comtois ; j'étais à Toulouse un pauvre souffreteux... de braves gens se sont chargés de moi... ils sont maréchal-ferrant, rue des Blanchers.

D. - Comment s'appellent-ils ?

R. - Arabère ou Arabeille... ils m'avaient pris... j'étais vieux comme une loques. Ils m'ont pris et installé dans une rochelle, dans la forge ; je montais par une petite échelle...

Ah ! Comtois ne les oublie pas, il n'est pas un ingrat. Je suis là pour mettre un peu de baume. Ils ont perdu leur fils aîné. Je le vois avec un habit bleu et pantalon rouge ; il était dans les hussards ou les chasseurs, à Auch. »

Désireux de tirer cette affaire au clair, M. Don de Cépian m'écrivit aussitôt, me priant de vouloir bien rechercher la trace du dit Comtois. Je n'eux pas de peine à retrouver au n° 32 de la rue des Blanchers, l'atelier de M. Arabeyre, maréchal-ferrant. J'exposai à la personne qui me reçut le but de ma visite ; celle-ci me dit qu'en effet, la famille Arabeyre avait recueilli un pauvre diable nommé Comtois, et qu'elle l'avait installé dans la rochelle de l'atelier, qu'elle me montra et où je montai moi-même par une échelle. C'était une espèce de soupente, de réduit élevé, où l'on mettait ordinairement les vieux outils et les objets encombrants. C'est là qu'on avait logé le pauvre petit Comtois, c'est là qu'on l'avait trouvé mort, un beau matin.

On m'apprit également la mort du fils Arabeyre qui avait fait son service militaire à Auch, au 13e chasseurs à cheval.

D'autre part, M. Don de Cépian, pour plus de certitude, avait chargé un de ses amis habitant Pamiers, M. Cabanié, de faire, de son côté, une enquête sur Comtois ; le résultat en fut absolument identique à celui que j'avais transmis moi-même, ainsi qu'en témoigne une lettre de M. Don de Cépian, datée du 27 juillet.

Après m'avoir donné le résultat de l'enquête bi-latérale de M. Cabanié, mon excellent ami ajoute encore un autre fait.

« Vous ai-je parlé, m'écrit-il, d'un certain Veyrios, venu trois fois en incorporation. Il aurait assassiné son père en le mettant dans une barrique et l'y faisant mourir de faim, cela à Albi ou dans les environs.

« Dimanche, 19, au moment où il est venu pour la troisième fois demander pardon, la femme de mon charretier, qui avait demandé à assister à la séance, dit que tous les détails de cette incorporation, elle les connaissait par son mari. Celui-ci, soldat à Albi en 1894, avait assisté et au procès de Veyrios et à son exécution ; étant de piquet, il avait vu la tête de ce dernier tomber à deux pas de lui. »

Bien entendu, je ne donne pas cette dernière communication comme preuve d'identité ; cette histoire est de notoriété publique ; elle serait certainement récusée par les personnes pointilleuses, qui exigent à bon droit, plus de rigueur et plus de méthode. C'est plutôt un fait anecdotique et je le publie simplement comme tel.

Séance du 26 juillet 1914. - Médium : Albertine. Elle fait l'incarnation de :

« Pierre Dambielle. La soixantaine. Je travaillais à la gare Saint-Cyprien. Je tirais des wagons. J'habitais aux Turres, dans une maison qui m'appartenait, ma femme s'appelait Marie. 2 filles : la jeune mariée à un plâtrier, place O... s'appelle rose et est revendeuse au marché du Capitole avec ma femme. Je suis mort en 1906, je ne puis pas mieux préciser. Rose avait un garçon de 2 ou 3 ans. »

Notre enquête confirma ces renseignements ; Dambielle était employé à la gare Saint-Cyprien à divers travaux, notamment à la désinfection des wagons. Il habitait aux Turres, rue du 4 septembre. L'autre fille, dont il n'avait presque pas parlé, resté célibataire, s'était retirée chez un de ses oncles, curé, du côté d'Auch.

Ce fut notre dernière séance ; huit jours après, la guerre éclatait.

Chapitre xix

Une crise de conscience

Pendant les semaines qui ont précédé la guerre, rien, dans les communications que nous avons reçues, ne la faisait prévoir. Du reste, nous nous sommes presque toujours abstenus de demander à nos correspondants de nous dévoiler l'avenir, sachant que leurs prévisions sont, le plus souvent, aussi faillibles que notre propre jugement.

Le décret de mobilisation mit fin à nos séances.

Il n'était plus question d'interroger des morts ; la stupidité, la brutalité des hommes allait se charger de les multiplier, de les accumuler dans des proportions inouïes ; elle allait faire des veuves, des orphelins, du déchirement et de la détresse, comme si notre destinée inévitable et fatale ne comportait pas à profusion, à satiété, le deuil, la souffrance et la douleur.

Que conclure de ces expériences menées pendant plusieurs années avec le souci constant de la rigueur méthodique ?

Fallait-il croire à l'existence de l'âme ?

Si elle existe, faillait-il croire à l'existence des esprits, c'est-à-dire à la survivance de cette âme ?

Sur ces deux points, la science matérialiste est formelle ; son opinion est résumée dans ce raccourci d'un savant notoire :

Les biologistes considèrent comme essentiel que toute intelligence est accompagnée d'un corps vivant et qu'il faut vivre pour penser. (Le Dantec : Qu'est-ce que la science ?)

Et ailleurs (Le conflit), il dit encore :

Je constate que les chiens, les poulets, les lézards meurent totalement, en ce sens qu'après leur mort leur personnalité n'intervient plus dans les phénomènes du monde ; il me semble, d'autre part, que les hommes meurent de la même manière que les chiens et jusqu'à présent je n'ai jamais observé que leur personnalité se manifeste en quoi que ce soit après leur mort ; j'en conclus donc qu'ils meurent totalement comme les autres animaux.

Au moins, voilà qui est net ; ces messieurs les psychologues n'ont jamais assisté à des manifestations de l'au-delà, DONC il n'existe pas ; ils ont fouillé avec un scalpel pour trouver cette inconnue qu'on appelle une âme et ne l'ont pas trouvée : DONC, elle n'existe pas.

Leur conception, très simple, se résume à ceci : l'intelligence est fonction du cerveau.

De leur côté, les spiritualistes prétendent que l'âme est indépendante du corps ; ils reprochent aux premiers de rejeter tout élan vers l'idéal et d'aboutir à l'apothéose de la force brutale.

Partagé entre ces deux oppositions, j'ai voulu me rendre compte et j'ai pratiqué la méthode de Thomas ; l'apôtre Thomas fut méprisé des sectaires et des illuminés de son temps parce qu'il fit preuve d'esprit scientifique en demandant à voir ; le spiritisme ne rejette pas cette méthode qui se prête merveilleusement aux vérifications les plus minutieuses. Moi aussi, je voulus voir, et je fus vaincu par les faits. La brutalité des faits constitue la meilleure base pour toute recherche positive.

J'aurais pu dresser une statistique des résultats confirmatifs et de ceux qui contredisaient les affirmations produites, établir un pourcentage des exactitudes et des erreurs. A quoi cela eût-il servi ? Qu'est-ce que cela eût prouvé ?

Dans une conférence faite à la Society for psychical research de Londres le 28 mai 1913, Henri Bergson analyse un cas de télépathie raconté par un médecin ; il s'agissait d'une dame qui avait eu la vision précise, de tous points conforme à la réalité, d'un combat où son mari avait été tué, au moment même où celui-ci tombait. Et voici l'opinion de Bergson :

« Je n'ai que faire de la comparaison du nombre des cas vrais à celui des cas faux ; la statistique n'a rien à voir ici ; le cas unique qu'on me présente me suffit, du moment que je le prends avec tout ce qu'il contient... Je ne sais si le récit qu'on vous a fait était digne de foi ; j'ignore si la dame a eu la vision exacte de la scène qui se déroulait loin d'elle ; mais si ce point m'était démontré, si je pouvais seulement être sûr que la physionomie d'un soldat inconnu d'elle, présent à la scène, lui est apparue telle qu'elle était en réalité, - eh bien alors, quand même il serait prouvé qu'il y a eu des milliers de visions fausses et quand même il n'y aurait jamais eu d'autre hallucination véridique que celle-ci, je tiendrais pour rigoureusement et définitivement établie la réalité de la télépathie, ou plus généralement la possibilité de percevoir des objets et des événements que nos sens, avec tous les instruments qui en augmentent la portée, sont incapables d'atteindre. »

Les statistiques les plus complètes, les plus savantes ne servent pas à grand-chose, en effet ; dix ou cent communications inexactes ne suffiront pas à en annuler une bonne, lorsque cette dernière est accompagnée de détails sur la vie privée, de dates, de faits concrets, de particularités soigneusement cachées qui sont venues à notre connaissance par cette voie mystérieuse. J'ai dû, bien souvent, passer sous silence des révélations stupéfiantes faites par nos correspondants occultes ; la plus typique est celle d'un désincarné qui nous déclara avoir eu toute confiance dans l'honnêteté de son épouse qu'il considérait, de son vivant, comme une digne femme. « Depuis ma mort, ajouta-t-il, j'ai vu clair dans son jeu, et j'ai appris qu'elle m'avait outrageusement trompé jusqu'à mon dernier jour. »

Les précisions qu'il nous donna nous permirent de retrouver l'infidèle épouse et nous acquîmes alors la preuve que cet esprit, aveugle de son vivant, était devenu singulièrement lucide depuis qu'il ne jouissait plus de ses fonctions organiques.

Ce sont les faits de cette nature qui forcent à croire.

J'ai envisagé toutes les hypothèses invocables, formellement décidé à les accueillir pour peu qu'elles nous apportent une explication rationnelle.

J'ai dû les abandonner les unes après les autres, comme inapplicables en les différentes espèces.

En dernier ressort, je me suis trouvé face à face avec l'explication spirite.

N'en déplaise à certains idéophobes fatigués, j'ai constaté qu'en général, tout se passe comme si la communication des esprits était une réalité ; réalité visible, auditive, tangible pour ces sensitifs que sont les médiums ; réalité acceptable pour tout le monde.

Après avoir passé par toutes les phases de l'incertitude et du doute, j'ai trouvé dans cette explication, mieux que dans toute autre, ce qu'exigent le bon sens et la raison. J'en suis venu à l'admettre d'abord comme possible, pluis comme probable et enfin comme certaine, et la conclusion de cette étude est /

LES ESPRITS EXISTENT

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Quatrième partie

Théories antispirites

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CHAPITRE XX

L'hostilité scientifique

Le maître styliste Guy de Maupassant a esquissé dans la Horla, en de rapides coups de plume, la défectuosité de l'organisme humain, qui nous cache la plus grande partie du monde réel :

« Est-ce que nous voyons la centième partie de ce qui existe ?

« Voici le vent, qui est la plus grande force de la nature ; qui renverse les hommes, abat les édifices, déracine les arbres, soulève la mer en montagnes d'eau ; détruit les falaises et jette aux brisants les grands navires ; le vent qui tue, qui siffle, qui gémit, qui mugit ; l'avez-vous vu et pouvez-vous le voir ? Il existe pourtant. »

Et, faisant allusion aux fantômes des morts qui ne peuvent nous apparaître que dans de rares circonstances, il ajoute fort judicieusement :

« Mon œil est si faible, si imparfait qu'il ne distingue même point les corps durs, s'ils sont transparents comme le verre !... quoi d'étonnant alors à ce qu'il ne sache point apercevoir un corps nouveau que la lumière traverse ? »

L'imperfection de nos organes, certes, est une constatation indéniable ; mais en dehors des sens, il y a d'autres facteurs, qu'on ne peut pas nier non plus, et qui nous empêchent de voir : ce sont l'entêtement, l'ignorance, le parti-pris.

L'ingénieur Varley, inventeur du condensateur électrique qui a permis de résoudre le problème de la télégraphie sous-marine, écrivait à William Crookes :

« Je ne connais pas d'exemple d'un homme de bon sens, qui, ayant étudié avec soin les phénomènes spirites, ne se soit rendu à l'évidence. »

Des hommes de bon sens, à coup sûr, ce n'est pas ce qui manque ; mais les hommes de bon sens qui ont étudié avec soin les phénomènes spirites sont plus rares.

J'ai cité, dans la troisième partie de ce livre, quelques paroles prononcées par Henri Bergson dans une conférence qu'il fit à Londres. L'éminent philosophe a formulé, sur la nature spirituelle de l'homme, des idées d'une incontestable profondeur ; malheureusement, il n'a pas personnellement étudié les phénomènes psychiques, n'a rien vu, rien observé, et comme il l'avoua explicitement à la Société des Recherches psychiques : « Je ne connais que par des lectures les phénomènes dont la société s'occupe. »

C'est un cas très répandu. Si M. Bergson avait mis la main à la pâte, s'il avait expérimenté lui-même, il n'aurait peut-être pas dit, ainsi qu'il le déclara dans une autre conférence, le 28 avril 1912, que « l'immortalité ne pouvait être prouvée expérimentalement. »

M. Bergson n'est pas le seul inexpérimenté ; le fécond et prestigieux écrivain Maeterlinck l'est tout autant, lorsqu'il dit, au chapitre VIII de LA MORT :

« Il faudrait pour que l'épreuve fût plus décisive, que personne, ni le médium, no les témoins, n'eût jamais connu l'existence de celui dont la mort révèle le passé, c'est-à-dire que tout lieu vivant fût supprimé. Je ne crois pas que le fait se soit produit jusqu'à ce jour, ni même qu'il soit possible ; en tout cas, le contrôle en deviendrait fort malaisé. »

Mais si, Maître, le fait s'est produit et reproduit, le contrôle a été fait, ce livre en est la preuve. D'autres que moi ont fait les mêmes constatations et sont arrivés aux mêmes conclusions ; seulement, voilà : vous ne le savez pas. Et ceux qui jugent le spiritisme d'après vous sont assez mal informés.

Mal informés sont certains de ces prétendus psychologues que la foule ignorante décore du titre de savants et à l'opinion desquels elle accorde habituellement une importance assez souvent injustifiée.

Combien sont-ils les hommes de bon sens, où sont-ils les hommes de science qui ont bien voulu s'astreindre à l'étude patiente, longue et ingrate du spiritisme ? Celle-là, on l'évite soigneusement ; elle ne conduit ni aux honneurs, ni à la gloire ; elle ne présente, par conséquent, aucun intérêt.

Spiritisme ! Voilà un mot qui sent terriblement le roussi ! Il a reçu de la Sainte-Inquisition académique plus de lettres de cachet que de lettres de patente.

La science officielle est misonéiste ; ce n'est pas d'aujourd'hui qu'elle se méfie de ce qui a pris naissance en dehors d'elle, de tout ce qu'elle n'a pas réchauffé dans son sein. Au cours des âges, elle a formulé contre les nouvelles idées de nombreux vétos dont Eugène Nus, C. Flammarion, Quintin Lopez et bien d'autres ont fait une éloquente énumération, qu'il n'est pas mauvais de rappeler de temps en temps.

C'est d'abord Socrate qui, pour s'être affranchi des superstitions de son temps, fut condamné à boire la ciguë. Anaxagore, persécuté, parce qu'il avait enseigné que le soleil est plus grand que le Péloponnèse. De même Galilée, pour avoir affirmé la grandeur du système des mondes et la rotation de la Terre. La décomposition de l'eau par Lavoisier fut contestée par Baumé, qui s'en tenait à la théorie des quatre éléments ; et Lavoisier, à son tour, contesta que les météorites tombaient du ciel. Galvani, ridiculisé par tous, répondait aux critiques : « Je suis attaqué par deux sectes opposées entre elles, les savants et les ignorants ; toutes deux m'appellent le maître de ballet des grenouilles. Cependant, j'ai la plus profonde conviction d'avoir découvert une des plus grandes forces de la nature. »

Jouffroy, l'inventeur des bateaux à vapeur, fut criblé de plaisanteries et surnommé Jouffroy-la-Pompe. Philippe Lebon qui inventa l'éclairage au gaz, mourut sans avoir vu son pays accepter son idée ; on objectait alors qu'un lampe sans mèche ne pouvait pas brûler.

Lors de la création des chemins de fer, des ingénieurs démontrèrent que les roues tourneraient sur place ; Arago déclara que deux tringles de fer parallèles ne donneraient pas une force nouvelle aux landes de la Gascogne, et Thiers prédit que la ligne de Saint-Germain pourrait servir à l'amusement des Parisiens, le dimanche.

Le physicien Babinet déclarait impossible d'établir une communication par câble sous-marin entre la France et l'Amérique. Thomas Young, fondateur de la théorie ondulatoire de la lumière, fut ridiculisé par lord Brougham. Jenner inventa la vaccination ; on lui reprocha de vouloir bestialiser ses semblables en introduisant dans leur sang la pourriture de vaches malades ; le nouveau préventif de la variole fut dénoncé du haut de la chaire comme diabolique, capable de transformer la figure des enfants en museau de vache et leur voix en mugissement de taureau.

Magendie ne voulait pas croire à la possibilité de l'anesthésie. Muller prétendait que l'on ne pourrait pas arriver à mesurer la vitesse de l'onde dans les nerfs. L'ingénieur Girard (arrière grand-père du professeur Richet) ne voulait même pas s'arrêter à l'idée folle de la distribution de l'eau à domicile. Prévost, Dumas déclaraient qu'on n'isolerait jamais la matière colorant du sang. Guy-Patin couvrit Harvey de ses brocards lorsque celui-ci eut découvert la circulation artérielle. Pasteur, lui-même, assurait qu'on ne créerait pas par synthèse des corps ayant la dissymétrie moléculaire ; mais à son tour, il rencontra une opposition systématique au début de ses découvertes, parce qu'il n'était pas médecin. Auguste Comte déclarait à jamais inconnaissable la composition chimique des corps célestes.

Bouillaud, pendant une démonstration du phonographe, sauta à la gorge de l'opérateur en s'écriant sur un ton emphatique : « Nous ne serons pas les dupes d'un ventriloque. » Le même Bouillaud répondait au docteur Frappart qui essayait de la convaincre de la réalité de la double vue : « Si je vous répondais : je crois parce que vous l'avez vu mais si je l'avais vu je ne le croirais pas, qu'auriez-vous à m'objecter ? Voici mon dernier mot : Je ne crois pas, je ne croirai jamais qu'on voie sans le secours des yeux. Ce n'est pas, comme vous le dites, parce que pareille chose est extraordinaire que je n'y crois pas et n'y croirai jamais, c'est parce qu'elle est surnaturelle, et, qui plus est, contre-naturelle. Si je ne crois pas ces faits, ce n'est point parce que je ne les comprends pas, c'est parce qu'ils sont évidemment, clairement, physiologiquement impossibles. »

Ajoutons encore quelques fagots à ce bûcher. Flammarion lui-même, n'ai-je pas entendu quelqu'un dans ma jeunesse, le traiter d'opticien ?

Et Cartailhac, celui qui connaît le mieux l'homme préhistorique, l'explorateur averti des grottes pyrénéennes où il a découvert les vétustes empreintes de mains faites au minium ? un savant docteur ne me disait-il pas : « Cartailhac ? Peuh ! un photographe ! »

Et J. H. Fabre, dont les patientes études nous ont initiés à la vie mystérieuse des insectes ; Fabre, revenant pendant trente années consécutives sur le même emplacement pour y surprendre leurs secrets de nidification, d'ovulation, d'histolyse ou d'histogénése, celui-là aussi ne fut-il pas méprisé, comme n'étant qu'un très obscur professeur de collège ? Et Ader, le véritable inventeur des aéroplanes ? il a été renié par ses compatriotes et vit méconnu et ignoré.

C'est ainsi que nous voyons les doctes académies fermer leurs portes aux vérités nouvelles ; qu'il s'agisse de la poudre à canon, de l'imprimerie, du paratonnerre, des ballons, de la dosimétrie, de la découverte de l'Amérique ou de celle du spiritisme, leur règle constante fut toujours une opposition apriorique devant les faits les plus évidents. Encore aujourd'hui, elles ne consentent souvent à les étudier que lorsqu'ils courent les rues, et après que l'opinion publique les a constatés, vérifiés et consacrés.

Les préjugés, les blessures d'amour propre, l'orgueil, le dépit de se voir distancés, l'ignorance absolue de la question traitée, la puissance inhibitrice des idées préconçues et bien d'autres raisons aussi peu avouables ont maintes fois jeté les savants en travers de ces vérités ; à l'exemple des grandes découvertes faites en dehors des cénacles, le spiritisme a vu se dresser contre lui la phalange des théoriciens tabous ; dans cette lutte rarement impartiale, il se trouve, ainsi qu'on vient de le voir, en bonne compagnie.

« Je doute que ma voix soit écoutée, dit Maxwell (Les phénomènes psychiques), alors que d'autres plus autorisées que la mienne ne l'ont pas été. Je ne regrette pas pourtant d'avoir dit mon sentiment sur les faits observés par moi, j'ai la persuasion qu'ils entreront un jour, bientôt peut-être, dans la critique scientifique. Ils y entreront malgré tous les obstacles que l'entêtement et la crainte du ridicule accumulent sur la route.

« L'attitude de certains milieux savants, je ne dis pas les plus cultivés, et je le fais exprès, est semblable pour moi à celle des autorités ecclésiastiques du Moyen Age. La nouveauté d'une chose les effraie. Ils traitent la pensée scientifique indépendante comme les inquisiteurs traitaient jadis la pensée libre. Ils ont comme leurs prototypes d'autrefois, la même intolérance, la même haine, pour le schisme et l'hérésie. Leurs erreurs accumulées devraient pourtant les rendre prudents, mais non ; s'ils ne mettent plus au ban de la société l'hérésiarque et le schismatique, s'ils ne le livrent plus au bourreau, ils le traitent avec la même dureté relative. Ils l'excommunient à leur manière, et le rejettent de l'humanité saine et bien portante comme un dégénéré, un mystique, un illuminé. L'avenir aura d'eux l'opinion que nous avons aujourd'hui de leurs aînés.

Le docteur Paul gibier (Analyse des choses) déclare que « nombre de personnes très éclairées sur un petit point spécial de nos connaissances se croient permis de prononcer arbitrairement sur toutes choses, sont prêtes à repousser toute nouveauté qui choque leurs idées. J'ai, pour ma part, rencontré fréquemment ce genre de suffisance chez des hommes que leur instruction, leur studiosité auraient dû préserver de leur fâcheuse infirmité morale, s'ils n'eussent été des spécialistes s'en tenant à leur spécialité. Signe d'infériorité relative que se croire supérieur. »

Ce n'est pas en France seulement que des écrivains constatent cette claustration de certaines personnalités dans le dogmatisme scientifique ; mon excellent ami Quintin Mopez Gomez, le vaillant directeur de la Revue espagnole Lumen, dit à son tour (Los fenomenos psicomotricos) :

« La science officielle n'est pas arrivée à proclamer ces thèses ; c'est son habitude de laisser de côté ce qui échappe à ses moyens d'investigation et d'analyse ; tout en reconnaissant que les phénomènes médiumniques ou métapsychiques, naturels ou provoqués sont contraires aux lois connues de la physique, de la chimie, de la mécanique, de la physiologie ou de la biologie, elle essaie de les expliquer au moyen de ces mêmes lois. Puisqu'il s'agit d'une science nouvelle, absolument originale et spéciale, nouvelles doivent être les méthodes employées pour son étude. La science ne peut pas se flatter d'avoir accompli sa mission en ce qui concerne le métapsychisme. Observer, expérimenter un fait et ne pas essayer de l'expliquer, c'est faire les choses à moitié. Le phénomène en soi, seul, isolé, si l'on ne tient pas compte du problème philosophique qu'il comporte, peut être aussi brutal, aussi stupéfiant qu'on voudra, mais il est vide, il manque de moëlle. Messieurs les savants, expliquez-vous, c'est votre devoir et non pas de tourner le dos ou de fermer les yeux. »

Les spirites qui réclament l'assistance ou le contrôle scientifique auraient tort de fonder le moindre espoir sur le concours que pourraient leur apporter les personnages officiels ; toutes les fois qu'un vrai savant a essayé de s'écarter des sentiers battus, ses aimables collègues se sont empressés de le jeter par-dessus bord.

« Quel fut le résultat ? demande Cornillier (La survivance de l'âme), des doutes sur leur raison et des injures. Leur personnalité d'hommes de science, si respectée et si admirée jusque là devient immédiatement suspecte. Il y a eu, au cours des trente dernières années, des savants de premier ordre, observateurs dont la clairvoyance et la loyauté étaient reconnues de tous, qui se sont mis à étudier ces phénomènes avec une impeccable méthode scientifique. Quelle influence ont-ils eue sur leurs confrères et sur la foule ? Aucune. Ils se sont convertis eux-mêmes, c'est tout. »

L'hostilité des savants et des pseudo-savants ne doit pas nous faire perdre de vue notre but ; cultivons notre jardin, traçons notre sillon sans compter sur la main-d'œuvre de ces mauvais jardiniers. Les plus sincères d'entre eux ont échafaudé d'étranges hypothèses dans le goût de la théorie des polygones et centre O qui n'a jamais été vérifiée. Sous le couvert de ce fragile postulat, le professeur Grasset a élaboré une leçon de clinique (Le spiritisme et la science) que Maxwell juge ainsi (Les phénomènes spirites) :

« On croit rêver en lisant cela, et cependant c'est imprimé. Grasset va donc prendre pour guide Janet qui n'a rien vu. Cela fait songer à la fable de La Fontaine, mais cette fois, c'est l'aveugle qui grimpera sur le paralytique. De sorte que Grasset va traiter un sujet aussi grave, aussi fécond en conséquences imprévues et nouvelles sans avoir consulté ceux qui ont décrit les phénomènes qu'il va étudier !...

« En résumé, on ne trouve pas chez Grasset la discussion d'un fait sérieusement observé et posant nettement le problème d'une force nouvelle à étudier ou des modes de connaissance supranormale à élucider...

« Si j'ai bien compris la pensée d' l'éminent professeur, il ne considère comme scientifique dans le spiritisme que ce qui en constitue les phénomènes frauduleux conscients ou inconscients, c'est-à-dire ce qui en forme la partie non spirite. Ce qui constitue l'essence même du spiritisme n'est pas scientifique. Mais alors, pourquoi étudier sous ce nom des faits connus et classés et qui ne sont pas du tout ceux que le spiritisme affirme ? »

Bien entendu, et Maxwell est le premier à le reconnaître, ceci ne diminue en rien la valeur de l'éminent professeur qui sur tant d'autres points fut au-dessus de toute discussion.

Chapitre xxi

Les Morts vivent-ils ?

Le spiritisme n'a pas été seulement attaqué par les savants et par ceux qu'on considère comme tels, il l'est aussi, hélas, par ceux qui ne le sont pas. Ce livre était sous presse lorsqu'une campagne en apparence impartiale mais au fond très-acharnée et très-ardente s'est ouverte dans la revue hebdomadaire l'Opinion.

Sous le titre sensationnel Les Morts vivent-ils ? M. Paul Heuzé y publie une série d'articles tendancieux où le spiritisme et la vérité sont fort malmenés.

Dès le 1er paragraphe on peut déjà constater l'incompétence absolue de celui qui les a écrits. Pour un journaliste, une fois n'est pas coutume. Voici comment il présente les séances spirites :

« Ce soir, dit la maîtresse de maison vers la fin du dîner, nous avons les B., nous ferons tourner la table. - Ainsi dit, ainsi fait. Sous la direction des B., couple compétent, on s'installe, après le café et les liqueurs, autour d'un guéridon quelconque, dans l'obscurité la plus complète ; on fait la chaîne ; on se tait, on se recueille, et alors commence, généralement, une scène parfaitement ridicule : Cher esprit, êtes-vous là ? un coup pour oui, deux coups pour non. - Si l'esprit ( ?) n'obéit pas tout de suite, c'est que quelques incrédules retardent le phénomène. On patiente. Enfin, pour peu que les dits incrédules veuillent bien s'arrêter de ricaner, la table se met en mouvement et ce sera, pendant plus ou moins longtemps, un interrogatoire en règle dans lequel, au milieu des : « Est-ce bien vous, Napoléon ? » ou des : « Allons, Musset, dépêchons-nous, un peu plus de bonne volonté ! » seront traités, par demandes et réponses, les sujets les plus saugrenus : « Demandez à tante Camille si je dois vendre mes Royal-Dutch...

« Et voici le revers de la médaille : Cet homme ou cette femme (il ne s'agit nullement de « cerveau faible » mais d'un homme ou d'une femme quelconque n'ayant point de préparation scientifique) cet homme, dis-je rente chez lui après une séance de ce genre ; il se couche, il éteint la lumière ; alors, il a peur.

« Ses yeux scrutent la nuit, il écoute, il retient son souffle ; un meuble craque : un frisson glacial pince sa chair... Il n'ose bouger ; si quelque fantôme était là ?... il ne peut plus dormir et il n'ose se lever... quel est ce nouveau bruit ?... Quelque chose a bougé là... on marche... on glisse... Et cette lueur, dans le coin de l'armoire ? Oui, il y a une lueur qui monte et descend... Mon Dieu ! C'est à devenir fou !... Seul le sommeil viendra emporter cette lugubre fantasmagorie...

« Le lendemain, cet homme recommence. Du salon d'amateur, il passe bientôt dans l'officine du professionnel où des spectres étranges dictent des « messages »... C'est fini : le voilà lancé, sans armes, dans un domaine où tout va contribuer à lui faire perdre le sens de la réalité ».

Rien que ça ! Voyez-vous ces spectres étranges dictant des messages ; ne se croirait-on pas transporté dans une avant scène du Grand-guignol ? Et le macabre chroniqueur affirme qu'il connaît, que nous connaissons tous de pauvres gens qui en seront bientôt là ! Monsieur le chroniqueur va un peu fort. « Etais-je qualifié spécialement pour entreprendre ce travail ? » se demande-t-il un peu plus loi ; le tableau en tons faux beaucoup trop poussé au noir qu'il vient de tracer nous autorise à répondre NON à son imprudente question.

Son enquête a débuté par une visite à Gabriel Delanne dont nous reproduisons in-extenso les paroles.

Interview de gabriel delanne

« D'abord, il est bien convenu, n'est-ce pas, qu'il ne sera pas question ici des théories spirites ; ces théories, vous les trouverez exposées dans de nombreux ouvrages et aussi bien, il faut reconnaître qu'il n'y a aucun changement notable, à ce point de vue, depuis notre grand maître à tous, Allan Kardec. Nous autres, nous nous sommes seulement donné pour tâche d'expérimenter ce qui, chez lui, n'était qu'un exposé des enseignements qui lui furent dictés par des esprits bienveillants. Nous nous occupons d'une science, un point c'est tout, sans essayer d'en dégager, du moins provisoirement, une philosophie. Nous disons : oui, il y a des esprits (gardons ce terme banal) puisque nous prouvons scientifiquement leur existence. Que, sur la base des faits, on construise, ou non, une théorie et des dogmes, cela c'est une autre question que je ne traiterai pas avec vous. Je reste ici dans le domaine de la science.

Je ne vous ferai donc pas l'historique de la doctrine. Et j'aborde tout de suite l'étude, fort brève, des phénomènes sur lesquels nous nous appuyons.

D'abord, une première observation s'impose, et n'omettez pas de la rappeler, c'est que le phénomène spirite est bien moins fréquent qu'on ne le suppose dans certains milieux. Dans la plupart des manifestations, il y a purement et simplement suggestion ou auto-suggestion.

Dites-le bien. Il ne faut pas croire qu'il suffise que quelques amateurs se mettent autour d'une table, la fassent remuer, lui prêtent le nom d'un mort et lui fassent dire toutes sortes de niaiseries pour qu'il y ait là intervention d'un esprit. La table tournera toujours, évidemment s'il y a parmi les assistants, un médium, conscient ou non ; il pourra se greffer là-dessus, des communications de subconscient à subconscient entre des personnes présentes ou absentes ; c'est tout : le phénomène est alors purement physique.

Se figurer que nous sommes entourés d'esprits de morts qui peuvent accourir, au premier appel de n'importe qui, pour se loger dans le pied d'une table est absurde. L'intervention des morts est, au contraire, extrêmement rare, surtout expérimentalement.

Cette précaution prise, quelles sont les bases de nos affirmations ?

Le premier des phénomènes, c'est l'action sans contact, qu'on appelle couramment, et assez improprement, lévitation. Vous savez ce que c'est : un médium peut, à distance, sans le toucher, déplacer un objet. C'est à Londres, il y a une soixantaine d'années, que la Société Dialectique qui comptait parmi ses membres des savants comme sir John Lubbock et Alfred Russel Wallace, commença à étudier scientifiquement ce phénomène, considéré alors comme un simple truquage. Elle obtint rapidement la preuve, premièrement que les mouvements sont réels, secondement que les mouvements sont intelligents. Alors intervient William Crookes, qui se livra à ses premières expériences avec le médium Douglas Home et au moyen d'appareils inventés par lui, enregistra la force psychique. Le plus simple de ces appareils est une sorte d'enregistreur de Marey ; quand le médium approche ses mains de la peau du tambour, celui-ci vibre plus ou moins et un levier inscrit la mesure de la force émanée du corps du médium.

Depuis, a été créé, en France, l'Institut général psychologique, avec un comité de savants parmi lesquels les Curie, Branly, Bergson, d'Arsonval, etc., qui entreprit une série d'expériences à ce sujet, particulièrement avec le médium Eusapia Paladino, en 1905, 1906 et 1907. On prit des photographies. Les faits de ce genre paraissent donc aujourd'hui indéniables.

Est-ce à dire que personne ne les nie ? Non pas. M. Gustave Le Bon, par exemple, déclare qu'il ne croit pas à la lévitation parce qu'il n'en a jamais eu la preuve. Je me rappelle qu'un jour, en 1900, j'étais chez Camille Flammarion avec Eusapia. Il y avait là, entre autres savants éminents, Gustave Le Bon. Après une première lévitation, obtenue en pleine lumière, Le Bon ou un autre ayant émis un doute sur l'immobilité réelle du médium, Flammarion se fit apporter une serviette ; avec cette serviette, il attacha les pieds d'Eusapia, puis deux des assistants, dont l'un était, si je ne me trompe, Jules Claretie, lui tinrent les mains. Alors la table se leva et resta quelques instants en l'air. Le Bon ne fut pas convaincu !

Il y aurait, il est vrai, une objection possible à la réalité de ces mouvements et on n'a pas manqué de la faire : c'est la thèse de l'hallucination collective. Or la réponse a été immédiate et fort simple : la photographie. On a photographié, non pas une fois, mais cent fois ; vous connaissez certainement les clichés qua obtenus entre autres le colonel de Rochas ; ils constituent, pour nous des preuves absolues.

Comme complément du phénomène de lévitation, il faut mentionner le scellement de la table au sol, scellement qui n'est pas plus rare sous l'influence d'un vrai médium. J'ai obtenu chez moi des expériences intéressantes à ce point de vue ; en voici une : nous étions quatre, mon père, ma mère (médium remarquable), moi et un ami incrédule, assis autour de la table de la salle à manger. C'était une table toute simple à battants ; ma mère, ayant scellé la table au sol, l'ami essaya de la soulever : ses efforts furent vains, et il arracha le battant de la table !

Mais poursuivons.

Je vous ai dit tout à l'heure que les mouvements de la table, reconnus réels, furent reconnus également intelligents ; je le répète ; et j'arrive ainsi au second point de mon exposé.

Le fait que les mouvements sont intelligents va vous faire dire, évidemment, tout d'abord qu'ils sont causés par une force qui émane du corps du médium. Je vous répondrai à cela que ces mouvements ont une physionomie propre et comme une personnalité, qui peut différer considérablement de celle du médium et qui, d'ailleurs, varie avec le même médium. La table en mouvement se déclare alors, elle-même, animée par l'esprit de X. Si personne ne connaît ni n'a pu connaître ce X, néanmoins une enquête, par la suite, démontre la véracité absolue des renseignements donnés par lui. Dans ce cas, si je ne me trompe, il n'y a pas d'autre explication possible que l'intervention de x lui-même, c'est-à-dire de son esprit.

J'ai fait personnellement, comme tant d'autres, des expériences absolument probantes. Je suis allé parfois chercher les preuves dans des villages inconnus que les esprits m'avaient indiqués : j'ai pu contrôler une moyenne de huit expériences sur dix. Ma conviction est faite.

J'ai pris ici, jusqu'à présent, comme exemple, le phénomène de la table et des coups frappés. Mais vous n'ignorez pas que nous avons, toujours dans le domaine de l'expérience, beaucoup d'autres manifestations qu'il est impossible d'expliquer sans l'intervention de ceux que nous appelons les désincarnés.

Il y a l'écriture. Le médium, sans même être endormi, écrit directement, parfois avec les deux mains à la fois, des messages différents, tout en soutenant une conversation sur un autre sujet ; les réponses sont absolument claires, contrôlables, rédigées souvent dans une langue qu'il ne connaît pas. Il faut donc bien que ses mains soient au pouvoir d'une intelligence qui n'est pas la sienne ! J'ai vu ma mère, qui, je vous l'ai dit était un excellent médium, donner ainsi à un russe une réponse en russe, avec l'écriture exacte de la mère de cet étranger, morte depuis longtemps, et écrire, pour un Italien, un message en patois des environs de Turin, animée qu'elle était alors par l'esprit de la sœur de son interlocuteur. De là, les médiums dessinateurs comme Hugo d'Alési ou le graveur Desmoulins, qui crayonnaient en pleine obscurité des dessins charmants ; comme Sardou, dont les dessins spirites furent publiés dès 1858.

Quant aux médiums voyants, qu'il s'agisse d'intuition, de lucidité, de clairvoyance ou de clairaudience, de vision à distance, de psychométrie ou de télépsychie, ce sont eux, précisément, qui apportent les meilleures démonstrations du spiritisme expérimental.

Ce qu'ils nous enseignent, en effet, de la manière la plus claire, c'est que, s'il est vrai que le cerveau est le siège, l'instrument nécessaire de la pensée pendant la vie, il n'est pas moins évident que ce qui pense en nous, ce qui sent et ce qui veut a une existence propre, indépendante de celle du corps.

Les preuves de cette existence ? D'abord, cet être intérieur possède des pouvoirs qui sont absolument indépendants du fonctionnement des organes : la vue à distance, par exemple. Il est évident que dans la vue à distance, l'organe de la vision, l'œil, ne joue aucun rôle. Secondement, cet être intérieur peut communiquer avec un autre être intérieur à une distance énorme comme celle de Paris à New-York. Or, s'il s'agissait comme on le dit maintenant, de simples ondes assimilables aux ondes hertziennes, avec syntonisation, etc., je répondrais : dans la T.S.F., la puissance physico-chimique nécessaire pour l'émission de ces ondes est formidable : 150 chevaux, par exemple. Alors, le cerveau pourrait avoir une puissance de 150 chevaux ? C'est absurde. Il y a donc, on ne peut le nier, un être interne qui, lui seul, possède ce pouvoir animique extraordinaire. Cet être intérieur, c'est notre âme.

Mais ici, il est nécessaire de préciser. L'âme, selon nous, est constituée par deux parties, l'une immatérielle, qui est l'âme proprement dite, l'autre semi-matérielle ou fluidique que nous appelons périsprit et qui sert de support à la première : l'âme et le périsprit sont d'ailleurs inséparables. A la mort, l'âme en quittant le corps, emporte donc avec elle son périsprit. Or, comme c'est dans ce périsprit que s'emmagasinent toutes nos pensées, toute notre personnalité, il en découle que cette personnalité survit au corps, avec l'âme.

Comment, alors, définir clairement le périsprit ? Il est, si vous voulez, le moule dans lequel la matière peut s'introduire, ou non, pour donner naissance à un corps vivant.

Il ne s'agit pas là d'un dogme, d'une théorie, mais d'une vérité scientifique de premier ordre.

L'existence de ce périsprit est prouvée : 1° par les dédoublements pendant la vie (apparitions à distance) ; 2° par les apparitions au moment de la mort ; 3° par les apparitions après la mort.

Car notre raisonnement est des plus simples. Si, pendant la vie, c'est l'âme qui est cause de ces manifestations, après la mort, les manifestations étant les mêmes, leur seule cause ne peut être que l'âme encore.

Nos instruments de preuve ? Ce sont, comme pour n'importe quelle autre science, l'observation et l'expérimentation.

Le fait capital étant la manifestation après la mort, c'est celui-là que nous nous sommes appliqués à expérimenter. De là, le phénomène des matérialisations que vous connaissez, du moins dans sa forme. Quel est-, pour nous, le mécanisme de la matérialisation ? Celui-ci : l'âme (du mort) empruntant au médium la matière et l'énergie (les deux éléments qu'elle n'a plus puisqu'elle n'a plus son corps) se sert de son périsprit comme d'un moule pour reconstituer exactement le corps qu'elle avait.

M. Paul Heuzé. - Vous voulez dire sans doute les apparences du corps qu'elle avait ?

M. Delanne. - Nullement. Je dis bien le corps, c'est-à-dire un ensemble d'organes en plein fonctionnement, un cœur qui bat, des poumons qui respirent, du sang qui circule. William Crookes, avec comme médium, une jeune fille de 17 ans, miss Florence Cook, a obtenu la matérialisation (et on n'a, d'ailleurs, rien vu de mieux, depuis) d'une certaine Katie King, fille défunte du pirate Morgan, qui allait et venait dans on laboratoire et qui avait sa personnalité absolument distincte de celle de miss Cook, à ce point que miss Cook ayant attrapé un rhume et toussant, Katie King ne ressentait aucun symptôme du même mal. Crookes a fait plus de 30 photographies de Katie King. Lombroso, le docteur Gibier, Charles Richet ont obtenu des matérialisations du même genre. Ce phénomène, quoique extrêmement rare, contrairement à ce qui se raconte, n'est donc pas niable.

Je vous ferai remarquer ici, d'ailleurs, entre parenthèses, que ces faits d'expérimentation ne viennent que s'ajouter à des faits d'observation que l'Histoire nous rapporte en grand nombre et dont nous n'avons plus à présent aucune raison de douter ; les apparitions, les transfigurations, les soi-disant résurrections. La vie de Jésus, celle de Mahomet, les vies des saints fourmillent de ces faits ; et ce qui est remarquable, c'est qu'ils se sont déroulés toujours avec les mêmes caractères. Etudiez l'Histoire, vous serez frappé de cette vérité.

Nous n'avons donc pas la prétention d'avoir fait une découverte. Nous essayons seulement de dégager des lois naturelles, et, retenez cette expression, de démocratiser le mystère ; et l'on peut se demander, avec amertume, pourquoi la science officielle nous a toujours si durement écartés. Malheureusement, c'est là le fait ; l'entêtement des savants est inimaginable. Il l'a toujours été ; pour s'en convaincre il suffit de lire l'histoire de toutes les grandes acquisitions de l'esprit humain.

Voilà à peu près, monsieur, où nous en sommes sur le terrain de l'expérience. Que, sur l'étude de ces phénomènes, nous bâtissions une philosophie, c'est possible. Mais nous ne sommes pas des sectaires ; nous n'avons même pas, à proprement parler, comme l'Eglise, des dogmes auxquels il soit interdit de toucher. Que l'on vienne nous démontrer que nous avons tort, et s'il y a là un véritable progrès dans l'ordre scientifique, loin de protester et de nous entêter, nous nous déclarerons absolument enchantés.

Mais je pense qu'il n'est pas question de cela pour le moment. »

*

* *

Etant donné l'importance de cette page magistrale, qui exprime de la façon la plus heureuse et la plus fidèle la pensée du spiritisme moderne, nous avons jugé utile de la donner intégralement, sans l'agrémenter, bien entendu, des réflexions aussi personnelles qu'intempestives dont le subtil chroniqueur l'a émaillée. Nous devons toutefois remercier ce dernier pour nous avoir procuré une si belle occasion de propagande, et si, comme il le prétend, le spiritisme perd du terrain, la campagne de l'Opinion n'aura d'autre résultat que de le lui faire regagner.

Ce sera tout profit pour la doctrine que nous admirons, mais que n'admire pas M. Heuzé qui ne se gêne pas pour émettre des axiomes dans ce goût-ci : « Ce que les adversaires du spiritisme lui reprochent, c'est de n'être pas une science, mais une religion, d'exiger une foi ( ! ! !) ; là où il y a la foi, il y a le contraire de la science. »

Et voilà le spiritisme jugé une fois de plus par quelqu'un qui l'ignore.

Après Delanne, le chroniqueur à tête dure est allé frapper à la porte de M. le docteur Geley, directeur de l'Institut Métapsychique International ; celui-ci s'est surtout cantonné sur le terrain solide des faits. L'Opinion a besoin d'interviewer le Dr Geley pour connaître ses sentiments ; nous, nous les relevons simplement dans ses écrits.

En 1898, sous la signature docteur E. Gyel (lisez docteur Geley) parut un Essai de Revue générale et d'interprétation synthétique du spiritisme dans lequel on peut lire ceci :

« Somme toute, alors même, (ce que je ne crois pas) que la doctrine spirite ne serait qu'une illusion, elle est assez originale et assez belle pour appeler l'attention des penseurs et mériter une sérieuse discussion...

« La doctrine spirite, qu'elle soit justifiée ou non, est trop grandiose pour ne pas imposer aux penseurs, aux philosophes et aux savants une discussion approfondie...

« L'évolutionnisme s'impose, bon gré, mal gré, à quiconque sait et raisonne ; et partant, le spiritualisme évolutionniste est la seule doctrine qui puisse aujourd'hui être opposée scientifiquement au néantisme. »

Voilà ce que pensait le docteur Geley il y a 23 ans ; que pense-t-il aujourd'hui ? le n° 6 de la Revue Métapsychique (juillet-août 1921, pages 302 et 303) va nous le dire ; il s'agit des matérialisations obtenues à l'Institut.

« Certaines modalités expérimentales révèlent également, d'une manière évidente, une volonté étrangère. Sans doute, cette volonté, étrangère en apparence, peut- avoir, en réalité, sa source dans le subconscient, mais ce n'est là qu'une hypothèse vraiment compliquée et difficile. Il peut sembler commode de déclarer péremptoirement : « tout vient du médium, matière, force et intelligence directrice ! » ; mais cela n'est pas toujours d'accord avec les faits.

« En tout cas, il est prudent de suspendre tout jugement prématuré sur cette formidable question et de dire simplement : tout se passe, dans les grandes séances médiumnique, comme si :

Le déclenchement des phénomènes, l'initiative, l'idée directrice primordiale provenaient d'entités autonomes et indépendantes... »

Et page 305 :

« Cette sorte de dialogue enregistré par le canal du médium comme par un phonographe, a quelque chose de vraiment impressionnant et saisissant. Tout se passe comme si ce dialogue avait réellement eu lieu entre plusieurs entités invisibles qui tantôt manifestent entre elles leur surprise de revoir leur parent, tantôt s'adressent avec hésitation à lui. Il y a dans cette manifestation un cachet de vérité, un réalisme spiritoïde indéniable. Si c'est là le résultat d'une comédie de la subconscience, il faut avouer qu'il est parfaitement déconcertant ! »

Ces affirmations sont catégoriques ; les orateurs et les écrivains spirites qui selon la fougueuse expression de M. Heuzé, ont brandi comme un étendard le nom du docteur Geley sont bien excusables ; ce qui n'est pas excusable, monsieur le chroniqueur, c'est d'avoir prêté au docteur une attitude, des propos ou des intentions qu'il n'a pas eu. Qu'a dit Geley, touchant le spiritisme, au cours de l'interview ?

Le journaliste lui avait posé la question suivante, à propos des matérialisations :

« Y a-t-il quelque rapport entre tout cela et le spiritisme ? »

Et le Dr Geley a répondu :

« Très franchement, je ne le crois pas, mais je n'en sais rien ; nous sommes sur le seuil d'une science tout à fait nouvelle qui ne nous dira sans doute rien de précis avant quelques années. Je ne suis donc pas contre l'hypothèse spirite... »

Et c'est de cette phrase que s'autorise le fidèle reporter pour dire : « A mesure que la science fait des progrès, le spiritisme perdra du terrain. C'est ce que souhaitent, d'ailleurs, les hommes que nous allons entendre parler par la bouche du plus qualifié d'entre eux, le docteur Geley. »

! ! ! ! !

Décidément, nos descendants seront grandement étonnés de la fantaisie avec laquelle on écrivait l'Histoire, en 1921.

A la date du 2 septembre 1921, le Matin publia un article venimeux et anonyme qui affirmait que le spiritisme semblait perdre ses plus illustres défenseurs dans la personne du Dr Geley, de Flammarion, Richet, Maeterlinck, Mme Curie ( ! ! ! ! !)

Il était nécessaire de remettre les choses au point ; c'est ce que fit Delanne dans la lettre suivante adressée au Matin et insérée le 7 septembre :

Monsieur le Rédacteur en chef,

Dans l'article du Matin, paru le 2 septembre, sous le titre : « Les Morts vivent-ils ? vous reproduisez très fidèlement les résultats de l'enquête faite par M. Paul Heuzé dans l'Opinion. Voudriez-vous me permettre puisque vous m'avez fait l'honneur de me citer, et à titre de président de l'Union spirite française, de vous faire remarquer que jamais un auteur spirite qualifié n'a rangé MM. Carles Richet, Camille Flammarion, Maeterlinck, ni Mme Curie parmi les défenseurs du spiritisme.

Ce qui est exact, c'est que M. Flammarion et M. Ch. Richet ont reconnu la réalité du phénomène spirite ; c'est déjà un grand pas en avant sur l'incrédulité systématique du début ; l'Institut métapsychique a précisément pour tâche d'arriver à découvrir quelle est la cause de ces manifestations si variées que nous, spirites, nous attribuons à l'intervention de l'esprit des morts. L'avenir dira de quel côté est la vérité.

Mais d'ores et déjà, je tiens à faire observer que les négations attribuées à deux des savants précités sont bien moins formelles que ne tendrait à le faire croire M. Heuzé, comme le démontrent les articles publiés par M. Flammarion dans la Revue spirite (avril 1921, page 103. - Juin 1921, page 166), et par M. le docteur Geley dans la Revue métapsychique n° 6.

Gabriel DELANNE

Continuant son enquête, le diligent chroniqueur va questionner Camille Flammarion ; il en interprète si fidèlement la pensée que l'illustre astronome, à son tour, se voit dans l'obligation de lui envoyer la lettre de rectification suivante, dont les lecteurs apprécieront la finesse mordante et l'ironie :

Mon cher confrère,

Vos spirituels interviews ont un grand nombre de lecteurs et je suis de ceux-là. Vous m'avez fait l'honneur de signaler les deux premiers volumes publiés de mon ouvrage « La Mort et son mystère » et vous annoncez, en soulignant cette phrase, que je n'ai tiré aucune conclusion. Permettez-moi de vous prier de mettre sous les yeux de vos lecteurs les trois dernières lignes du tome I. Les voici : Ce volume prouve l'existence de l'âme humaine indépendante de l'organisme corporel. C'est là, me semble-t-il, un fait acquis de la plus haute importance pour toute doctrine philosophique. Et de transcrire aussi les dernières lignes du tome II : Cette deuxième partie de notre trilogie nous donne la certitude des fantômes des vivants, des apparitions et manifestations de mourants. Nous savons désormais que l'homme spirituel existe, qu'il est relativement indépendant de l'homme matériel. Celui-ci meurt, le premier ne meurt pas.

Vous ne voyez là aucune conclusion ?

A propos du tome III, Après la mort, que je termine actuellement, et des preuves de la survivance que je réunis, vous me faites dire : On ne trouvera rien. Je ne sais rien. L'un de nous deux a dû rêver ; il me semble que ce n'est pas moi.

Je comprends très bien votre scepticisme dans ces questions. Vous n'êtes pas le seul. On ne sait que ce que l'on a appris, et vous êtes même en excellente société avec l'Académie des sciences du temps de Lavoisier. Elle affirma et c'était clair comme le jour, que des pierres ne peuvent pas tomber du ciel, par la raison toute simple qu'il n'y a pas de pierres dans le ciel. La savante compagnie a changé d'avis depuis. Vous changerez aussi.

D'après votre interview, vous êtes venu me voir il y a quelques moi, au moment où je faisais des expériences avec Mme Bisson et son médecin Eva sur les matérialisations. Il est bien possible que sur ce sujet je vous aie déclaré que je ne comprends rien à la production de ces phénomènes et que je ne puis vous en donner aucune explication. J'ai pu vous dire aussi que dans les expériences spirites il y a beaucoup d'illusions ; que j'ai surpris des médiums trichant ; que les faux billets de banque n'empêchent pas les vrais d'exister et que l'animisme et le spiritisme sont souvent difficiles à séparer. Mais de là à cette phrase : C'est au tome III que l'on vous attend, à laquelle j'aurais répondu : On ne trouvera rien, je ne sais rien, il y a une distance plus grande que celle de la Lune à la Terre.

Le lion de Némée, en tombant de la Lune, n'a pas été plus surpris que moi et qu'un grand nombre de vos lecteurs.

Il me semble que lorsqu'on discute le spiritisme, il conviendrait de s'entendre sur la signification du mot et de ne pas confondre Paris avec Tombouctou.

Vous avez rappelé Alexandre Dumas me disant que l'immensité de la bêtise humaine surpasse celle de l'infini des cieux. On a cette impression là un peu partout, chez les spirites comme ailleurs.

  • Toc, toc, cher esprit, c'est bien vous, Napoléon ?

  • Oui, que désirez-vous ?

  • Vous seriez gentil d'aller chercher la vierge Marie, car nous avons un renseignement à lui demander sur les apparitions de Lourdes.

  • Toc, toc, la vierge Marie ?

  • Non, elle est occupée, mais voici Cléopâtre.

J'ai connu un brave homme qui non seulement ne doutait pas de l'authenticité de ces conversations typtologiques, mais encore conseillait à son neveu, candidat au baccalauréat, de ne pas apprendre son programme et de se fier tout simplement à l'inspiration de son esprit protecteur ( A rapprocher ce que j'ai dit moi-même à ce propos, dans les chapitres III et IX.)

Si c'est cela être spirite, j'ai très bien pu vous avouer que je ne partage pas ces illusions.

Mais les recherches métapsychiques sont autre chose ; elles représentent tout un monde. Il y a là une science nouvelle à étudier méthodiquement, comme l'astronomie, la physique, la chimie, comme toutes les sciences.

J'arrête cette lettre déjà trop longue en vous affirmant comme contraste QU'IL Y A DES REVENANTS, DES FANTOMES DE MORTS, et même des maisons hantées.

Seulement, ce n'est pas en cinq minutes que l'on peut exposer les distinctions nécessaires à une étude sérieuse.

Et j'ajoute, mon chez confrère, mes meilleurs vœux pour la continuation de votre enquête qui pourra amener de fort curieuses discussions d'où jaillira la lumière. »

(En même temps que celle-ci, Flammarion envoyait au Matin une autre rectification que celui-ci, sous la signature assez transparente de docteur OX, commenta de la façon la plus incompétente, nouvelle preuve de l'ignorance des journalistes scientifiques sur ces questions.)

*

* *

Il me semble que M. Heuzé prend quelque chose ; on se doute qu'il l'a senti passer, rien qu'à la façon insolite et tout à fait contraire aux usages dont il a haché la lettre ci-dessus avec ses commentaires irrespectueux et désobligeants. Avant son interview, il ne tarissait pas d'éloges sur Flammarion, il l'accablait d'hommages. Après cette rectification, c'est tout juste s'il ne l'inculpe pas de gâtisme.

Mieux averti, il eût apporté un peu plus de circonspection dans ses comptes rendus. Il aurait dû savoir que toute la vie, toute l'œuvre, toute la pensée de Camille Flammarion sont un hymne au spiritualisme ; pas un de ses ouvrages qui n'en porte la marque profonde.

Le 3 avril 1869, âgé de 27 ans, nous le trouvons penché sur une tombe, prononçant un discours d'adieu : celui qu'il vient honorer ainsi n'est pas un homme ordinaire ; c'est le fondateur d'une philosophie appelée à révolutionner le monde, c'est Allan Kardec, mort le 31 mars.

« Je voudrais, dit-il, pouvoir représenter l'intérêt scientifique et l'avenir philosophique de l'étude des phénomènes spirites à laquelle se sont livrés des hommes éminents parmi nos contemporains ; j'aimerais faire entrevoir quels horizons inconnus la pensée humaine verra s'ouvrir devant elle, à mesure qu'elle étendra sa connaissance positive des forces naturelles en action autour de nous...

« Laissons descendre nos pensées sur la face impassible d' l'homme couché devant nous, des témoignages d'affection et des sentiments de regret qui restent autour de lui dans son tombeau comme un embaumement du cœur ! Et puisque nous savons que son âme éternelle survit à cette dépouille mortelle comme elle lui a préexisté, puisque nous savons que des liens indestructibles rattachent notre monde visible au monde invisible ; puisque cette âme existe aujourd'hui aussi bien qu'il y a 3 jours et qu'il n'est pas impossible qu'elle ne se trouve actuellement ici devant moi : disons-lui que nous n'avons pas voulu voir s'évanouir son image corporelle et l'enfermer dans son sépulcre, sans honorer unanimement ses travaux et sa mémoire, sans payer un tribut de reconnaissance à son incarnation terrestre, si utilement et si dignement remplie...

Notre propre existence sur le globe est devenue une fraction infinitésimale de notre vie éternelle. Mais ce qui peut, à juste titre, nous frapper plus vivement encore, c'est cet étonnant résultat des travaux physiques opérés en ces dernières années : que nous vivons au milieu d'un monde invisible agissant sans cesse autour de nous. Oui, Messieurs, c'est là pour nous une révélation immense...

« La science physique nous enseigne donc que nous vivons ainsi au milieu d'un monde invisible pour nous et qu'il n'est pas impossible que des êtres (invisibles également pour nous) vivent également sur la Terre dans un ordre de sensations absolument différent du nôtre, et sans que nous puissions apprécier leur présence, à moins qu'ils ne se manifestent à nous par des faits rentrant dans notre ordre de sensations. Devant de telles vérités qui ne font encore que s'entr'ouvrir, combien la négation a priori ne paraît-elle pas absurde et sans valeur ! »

On le voit, à 50 ans de distance, les sentiments de Flammarion n'ont pas varié, malgré l'affirmation contraire de M. Heuzé : celui-ci n'avait vraiment pas besoin de se donner tant de mal pour prouver qu'il a tort.

Le zélé chroniqueur, pour peu que cela continue, va pouvoir collectionner les lettres rectificatives : déjà quelques semaines auparavant, il avait encaissé une lettre de Conan Doyle pleine de froid humour dont la lecture est bien amusante.

Nous allons maintenant nous transporter avec lui dans le modeste appartement du R.P. Mainage.

Celui-ci a fait dans ces derniers temps de nombreuses et ardentes conférences pour démontrer l'intervention du diable dans les phénomènes spirites, en présentant cette explication comme une explication scientifique. Il était, par conséquent, tout naturellement désigné pour faire le coup de feu au cours de cette campagne également scientifique, de l'Opinion. Peut-être, en cherchant bien, trouverait-on le point de départ de toutes ces attaques brusquées dans la cellule même du belliqueux dominicain.

Il est facile d'imaginer le début de leur entretien palpitant : « mon Père, aura dit l'impartial chroniqueur, je viens vous demander, avec votre bénédiction, à quelle sauce il convient aujourd'hui d'accomoder les spirites. »

Et une fois de plus, la « Voix de l'Eglise » se fait entendre, mais non pour des paroles d'union, de concorde et de paix. Elle tonne, elle frappe à coups redoublés. Elle lance l'anathème. En avant les vieux clichés sur les médiums fraudeurs et les savants dupés. Pour terminer, l'impitoyable sanction : Damnation éternelle pour ceux qui se livreront à ces recherches interdites.

S'il y a une tâche ingrate, au-dessus des forces humaines, c'est bien celle de convertir les gens d'Eglise à une idée nouvelle et juste. Nous ne l'entreprendrons pas. Nous ne suivrons pas davantage l'infatigable chroniqueur dans son enquête qui, telle une séance de la Chambre, continue. Aussi bien, come l'affirmait Louis XI en noyant ses chiens, « il n'est si bonne compagnie qui ne se quitte. »

Nous sommes, au surplus, bien tranquilles sur le résultat de cette tapageuse campagne : beaucoup de bruit pour rien. S'il faut en croire le président Lincoln, « on peut tromper la moitié du monde tout le temps et tout le monde la moitié du temps, mais on ne peut pas tromper tout le monde tout le temps. »

Où l'Opinion trouvera des compensations, c'est dans son tirage, et l'important, pour un journal, c'est de vendre son papelard ; le reste n'est que vagues contingences. L'Opinion crée des abonnements spéciaux et bientôt elle pourra prendre comme manchette l'enseigne d'un bar du boulevard : Tout va bien.

All right !

Mais que Montaigne avait donc raison de dire : « Mieux vaut un cerveau bien fait qu'un cerveau bien plein. »

Notre lessive terminée, nous allons examiner les différentes hypothèses qui ont été émises pour expliquer les faits de médiumnité.

Chapitre xxii

La Télépathie et les autres hypothèses

J'ai rapporté, dans le chapitre II, le fait de Théo lisant dans ma pensée le nom de : Vin Aroud. A ce moment, je pensais à cette préparation et le sujet n'a fait que puiser en moi pour transcrire ensuite ce nom par écriture automatique.

Voilà, me dis-je alors, qui confirme singulièrement la thèse de la transmission des pensées. Rien n'est plus évident.

Eh bien, j'avais tort, et cela ne confirme rien du tout.

La transmission de pensée, qui est une chose courante, presque banale dans les expériences de magnétisme, est un fait rare, je dis même inconnu, dans la médiumnité.

Théo était un remarquable sujet, d'une sensibilité merveilleuse, accessible à toutes les suggestions, à tous les ordres verbaux ou mentaux ; elle lisait dans la pensée comme aussi dans la boule de cristal, se transportait au loin, décrivait des lieux ou des personnes qu'elle ne pouvait voir avec ses yeux ; racontait des événements du passé se rattachant à tel objet qu'on lui mettait en mains ; lisait avec ses doigts ou son front le contenu d'une lettre ; elle était sensible à toute impression télépathique ; elle percevait merveilleusement toutes les vibrations psychiques, d'une façon subjective, mais, en tout cela son organisme seul était en jeu. Elle n'était qu'un pseudo-médium ; jamais je ne l'ai crue en communication avec l'au-delà ; jamais elle ne nous en a donné la moindre preuve. Les phénomènes qu'elle produisait étaient spiritoïdes plutôt que spirites.

C'est le cas d'un grand nombre de prétendus médiums, qui ne sont, en réalité, que des sujets de sensibilité variable. Ils se bornent à transmettre des banalités, de vagues conseils, réclament des prières, mais l'identification des esprits qu'ils prétendent incarner n'est jamais possible. De là ces lamentables séances pleines de puérilités, de contradictions et d'erreurs qui donnent tant de prise à la critique.

Le vrai médium ignore la lecture de pensée. Il semble que, dans l'état de trance, il y ait comme une sorte d'inhibition qui établit une barrière entre le désincarné, momentanément incorporé, et ceux qui le consultent.

Que de fois n'avons-nous pas demandé à nos correspondants invisibles un nom, une date, un fait que nous avions dans la mémoire ; parfois tout le groupe connaissait ce nom (Lucien), cette date (1893), ce fait (accident de voiture), et tous, à l'unisson, nous les pensions fortement, nous les soufflions mentalement au médium ; malgré le concert de nos pensées, de nos volontés, de nos forces psychiques unies, le vrai médium n'est jamais arrivé à répondre, à moins que l'esprit lui-même ne fût informé de ce nom, de cette date, de ce fait ; sinon, le médium donnait des réponses fausses, absolument différentes de ce que nous pensions.

Lorsque nous avons vraiment affaire à l'esprit d'un désincarné, lorsque c'est bien un mort qui se communique à nous, le médium ne peut pas lire dans notre pensée ; nous ne pouvons la transmettre au médium que par la parole. Si l'esprit se rappelle, s'il connaît ce nom, cette date, ce fait et si la communication est bien établie entre lui et le médium, il les citera avec exactitude, sans avoir besoin de notre concours. S'il ne se les rappelle pas ou si le médium ne saisit pas ce que dit l'esprit, nous aurons beau tendre nos volontés, concentrer notre pensée, nous resterons toujours sans action sur le désincarné.

La lecture de pensée ne peut se faire que par la transmission des vibrations d'un cerveau vivant à un autre cerveau vivant. Mais alors que le sujet, plongé dans le sommeil magnétique, se trouve dans les conditions les plus propices, il paraît être, au contraire, dans une situation nettement défavorable lorsqu'il est entrancé. Dans cet état, il ne perçoit plus que les vibrations qui lui viennent de l'au-delà et si, alors, nous voulons communiquer avec lui, nous ne pouvons le faire que par le moyen ordinaire, c'est-à-dire en lui parlant.

Ceci pourra être contredit par ceux qui ne savent pas établir une différence entre l'état d'hypnose et l'état de trance. Je maintiens néanmoins de la façon la plus formelle que l'hypothèse : transmission de pensée - doit être rejetée en tant qu'explication des vrais message médiumniques.

Certains ignorants simplifient la question : ils attribuent ces révélations à un jeu de coïncidences. Les centaines, les milliers de preuves accumulées, les communications reçues de toutes parts, dans une infinité de groupes et de circonstances, et vérifiées ; le récit de faits intimes tenus soigneusement cachés dans les familles et révélés au cours des séances ; les prédictions qui se sont réalisées en tous leurs points : tout cela ne serait dû qu'au hasard, à d'opportunes coïncidences ! Cette explication n'est pas soutenable et n'est plus soutenue aujourd'hui que par quelques paresseux qui esquivent ainsi l'obligation d'étudier ce qu'ils ne connaissent pas.

De même pour la psychométrie que l'on a proposée pour expliquer ces faits. Psychométrie signifie mesure de l'âme ; ce terme sert improprement à désigner le phénomène qui se produit avec certains sensitifs lorsqu'on leur remet un objet quelconque ; grâce aux vibrations dont celui-ci est imprégné le sujet peut raconter des événements se rapportant à cet objet ou à la personne à laquelle il a appartenu. C'est ainsi que le Dr Osty a pu se procurer des renseignements sur un mort, grâce à un foulard qu'il avait porté.

Attribuer à la psychométrie les faits spirites et particulièrement ceux qui sont cités ici serait un contre-sens, puisque nous n'avons jamais rien remis à nos médiums ni avant ni pendant les séances.

Pour le préhistorien R. M. Gattefossé (Adam, l'homme tertiaire), les « forces extériorisables et les facultés d'intégration intuitive des vivants sont suffisantes pour expliquer les phénomènes. », ce qui revient à dire que le Médium extériorisé et son intuition font tout le travail, opinion commune à d'autres auteurs. Or, pour qu'un sujet extériorisé puisse donner des renseignements sur une personne ou sur un fait éloignés, il faut et il suffit que son attention soit attirée sur cette personne ou sur ce fait ; il faut et il suffit qu'un rapport soit établi entre lui et cette personne ou ce fait. Si cette condition nécessaire et suffisante manque, le phénomène ne se produira pas. Pour ce qui concerne l'intuition, nous la discuterons lorsqu'on aura mieux précisé sa nature et son processus.

On a tenté une autre explication par l'hérédité, en se basant sur ce que Ribot avait essayé de démontrer qu'il existe une hérédité psychologique comme il en existe une physiologique. Cela n'est vrai qu'en partie. Nous savons que les âmes ont une existence individuelle, qu'elles ne sont pas divisibles comme les cellules organiques, que par conséquent elles ne s'engendrent pas mutuellement, par scissiparité. Dans le cours de son existence les cellules de l'être humain ont été renouvelées des milliers de fois ; or, la mémoire qui, elle, persiste, ne peut être une propriété de ce qui est instable.

Enfin, dernière explication donnée par Hartmann (Le spiritisme) : « l'âme individuelle possède le don du savoir absolu. » Cette stupéfiante affirmation accule son auteur à proclamer omniscient la conscience somnambulique du médium, laquelle, tout simplement, se mettrait en rapport ave l'absolu, c'est-à-dire avec Dieu. « C'est là, dit le Dr Geley, ce que Hartmann appelle une explication naturelle. »

Chapitre xxiii

L'hypothèse du subconscient

Ici, nous trouvons un vaste champ de discussion, quoique bien obscurci par les théories nébuleuses auxquelles il donne lieu.

Avant tout, qu'est-ce que la subconscience ? Tout le monde en parle ; très peu la connaissent.

Dès que l'on en aborde l'étude dans les quelques auteurs qui en ont traité, on se trouve submergé par un flot de contradictions dont on a grand peine à se tirer.

Le professeur JANET prétend en avoir été le parrain : « le mot subconscient, dit-il, si l'on s'en tient à la signification que je lui donnais quand j'en ai proposé l'usage en 1889, se borne à résumer les caractères singuliers que présentent à l'observateur certains troubles de la personnalité. »

Cette vague formule ne nous apprend rien ; frappons à d'autres portes.

M. ABRAMOWSKI, chef de laboratoire à l'Institut Psychologique de Varsovie, dans son livre Le subconscient normal, donne une définition un peu plus précise, bien que filandreuse et subtile :

« Dans le monde psychique, rien ne périt, et tout le passé de l'individu, toute la masse de l'oublié, qui se reproduit dans les souvenirs conscients, partiellement seulement, et de temps en temps, existe intégralement et constamment en tant qu'énorme souvenir subconscient, uniforme, non différencié par la pensée, à l'état de réduction émotionnelle du passé. C'est notre individualité « cénesthésique », le sentiment de nous-mêmes qui conserve son unité et sa continuité malgré toutes les variations dans les conditions de la vie, de la santé et de la pensée ; c'est la base profonde de notre caractère et de notre tempérament, à l'édification desquels a concouru tout le passé, tous les accidents, toutes les impressions de la vie. Chaque moment vécu laisse son équivalent émotionnel, un vestige, conservé dans le subconscient, de son existence passée ; et ainsi se crée graduellement notre Moi : l'existence actuelle du passé. Parfois, nous différencions ces reliquats par l'activité de la pensée, nous les ressuscitons fragmentairement comme souvenir conscient, défini ; mais, d'une façon SUBCONSCIENTE, anonyme, émotionnelle, nous nous en souvenons toujours, en tant qu'élément constitutif non différencié du sentiment de notre propre Moi ».

L'auteur distingue deux espèces de subconscient :

1° celui qui provient de l'oubli des faits conscients qui restent en-dessous du seuil de la conscience ;

2° celui constitué par les impressions reçues à l'état de distraction, quand l'attention est absorbée par un travail mental ou déviée par une impression inattendue et intense, ou noyée dans l'agglomération des perceptions ».

M. ABRAMOWSKI a inventé un appareil à fabriquer le subconscient ; il se compose d'un tube de carton braqué sur un disque qu'on peut faire tourner plus ou moins rapidement ; avec ce télescope primitif, il prétend provoquer des états de subconscience en faisant défiler devant l'œil de ses sujets des dessins, des mots, des chiffres disposés sur le disque.

Ce procédé ne réalise qu'approximativement ce qui se produit dans la pratique des choses. En provoquant hâtivement et de façon si bizarre, l'oubli du passé, il croit arriver à des résultats identiques à ceux que produit le temps. Il fait comme les antiquaires : il remplace la patine des siècles sur la pierre sculptée par une bonne couche de peinture ; il imite les piqûres d'insecte dans le vieux bois par des décharges de plomb de chasse. M. ABRAMOWXKI travaille dans le vieux neuf. Il veut bien concéder toutefois que « jamais le phénomène mental étudié au laboratoire n'est la reproduction exacte de ce que nous donne la vie journalière ; on y trouve quelque chose de conventionnel, un certain abaissement de potentiel ». On s'en doutait un peu.

Quand on arrive à la 442e page de son copieux volume, on éprouve l'impression désagréable d'avoir été assommé par un solide coup de trique à la nuque, souvenir qui ne passe pas de sitôt dans le domaine de la subconscience. Après cela, on se demande ce que signifie cette abondante phraséologie qui porte la marque évidente du pédantisme d'Outre-Rhin, et l'on se prend à regretter que la langue du psychologue n'ait pas toujours la simplicité et la brièveté de l'algèbre.

Pour M. JASTROW, professeur de psychologie à l'université de Wisconsin, il y a « des impressions que le monde extérieur a produites en nous à l'insu de notre conscience, toute surprise de constater plus tard la présence à son foyer de connaissances qui ne lui avaient pas été présentées dans les formes ». (La Subconscience)

Qu'en termes élégants ces choses-là sont dites ! Voyons plus loin :

« Des jugements et des inférences ayant pour base des données qui ne parviennent jamais au foyer de notre conscience entrent constamment dans nos perceptions sensorielles...

« Quels sont donc les caractères principaux du mouvement mental ? Sans doute, il n'est pas deux psychologues qui feraient des réponses absolument identiques à cette question compréhensive, de même qu'il n'y a pas deux artistes qui, ayant sous les yeux la même scène la rendraient de la même façon sur la toile. Leur œuvre se ressentirait forcément des différences qu'il y a entre leurs factures, leurs idéals, leurs points de vue ».

Les artistes ! Leur facture ! Leur point de vue !

Cette façon de traiter la question est-elle vraiment scientifique ? Les faits scientifiques sont-ils donc subordonnés au talent, à la facture, au point de vue de celui qui les expose ou qui les juge ? Comparer la psychologie à la peinture est plutôt risqué et tout au moins maladroit de la part de quelqu'un qui parle ex-cathedra avec l'autorité que confèrent les diplômes, la situation acquise et la considération des académies.

Au surplus, tout cela avait été dit, il y a 28 ans, par notre maître et ami Gabriel Delanne, dans EVOLUTION ANIMIQUE paru en 1893 ; relisez les pages 187, 188, 189 et 190 de cet ouvrage précurseur, et vous constaterez que tout ce qui est écrit par les psychologues modernes l'avait été bien avant eux, à un mot près : ces derniers appellent SUBCONSCIENT ce que Delanne avait appelé INCONSCIENT.

Si Delanne avait été membre de l'Institut ou professeur à la Faculté, ses théories auraient force de loi depuis un quart de siècle ; mais il n'est rien, pas même académicien, eût dit Piron ; il n'est qu'un modeste penseur, doublé d'un expérimentateur perspicace et prudent ; il ne se paie pas de mots et ne fait pas la roue devant la galerie des sots. C'est pourquoi il est resté dans l'ombre, mais ceux qui l'ont pillé ont eu les honneurs et la gloire. Passons.

Je ne puis que mentionner rapidement les différentes conceptions des auteurs qui ont traité du subconscient : Aksakof-Hartmann-Myers-Grasset-Flournoy, etc. : chacun d'eux a envisagé le problème suivant ses propres tendances, mais je dois une mention spéciale à l'Etre subconscient, dans lequel le Dr Geley reprend la théorie des deux psychismes :

« 1° Ceux provenant du fonctionnement des centres nerveux et constituant le psychisme inférieur ;

« 2° Ceux indépendants du fonctionnement des centres nerveux, appartenant à l'être subconscient constituant le psychisme supérieur.

« La collaboration intime de ces deux psychismes constitue l'être conscient normal ; l'action isolée de l'un ou de l'autre est, au contraire, une action subconsciente, c'est-à-dire en majeure partie inaccessible à la connaissance et à la volonté directes et immédiates de l'être normal.

« L'être subconscient maintient la permanence générale de la personnalité au milieu du perpétuel renouvellement moléculaire pendant la vie ; il serait l'individualité permanente, synthèse des personnalités successives transitoires, produit intégral de la double évolution terrestre et extra-terrestre, produit d'une série de consciences successives qui se sont fondues en lui et l'on peu à peu constitué.

« Puis que l'être subconscient n'est pas fonction actuelle de l'organisme et en est indépendant, il doit forcément préexister et survivre à cet organisme ».

On le voit, cette théorie a de nombreux points communs avec la théorie spirite ; à vrai dire, elles ne sont séparées l'une de l'autre que par une question de mots.

La 1re reconnaît la préexistence et la survivance de l'individualité et la baptise Etre subconscient ; grâce à celui-ci, on peut expliquer l'influence directrice des phénomènes médiumniques et toutes les manifestations intellectuelles.

La 2e reconnaît également la préexistence et la survivance de l'individualité, lui attribue aussi l'influence directe des phénomènes médiumniques et toutes les manifestations intellectuelles, mais elle l'appelle Esprit.

Quelles qu'elles soient, toutes ces théories tournent, en sens divers, autour d'une hypothèse ancienne et fort vraisemblable, reprise dans la théorie des sensations par Condillac, qui estimait que toutes nos idées sont des sensations transformées. Cette opinion n'a rien d'original ; Aristote donnait à tout le système de nos connaissances une origine sensorielle : Nihil est in intellectu quod prius non fuerit in sensu, il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait d'abord passé par les sens.

Cette loi qui est formelle pour les sensations physiques ne l'est pas entièrement pour les sensations psychiques ; il y a des connaissances qui ne passent pas par les sens : certains faits de télépathie, de médiumnités, de prémonitions ont été transmis sans que les sens aient pu servir d'intermédiaires. Des sensitifs ont annoncé des événements : Madame X est morte (ou mourra tel jour), sans que cela soit venu à leur connaissance par les yeux, par les oreilles ou par aucun organe ; ils l'ont simplement perçu par une vague intuition, encore mal définie.

On peut ajouter à ces exemples ceux de télépathies retardées : par suite de préoccupations du sujet ou pour tout autre raison, l'impression télépathique est restée latente et elle n'est passée dans la conscience normale que lorsque cette dernière est redevenue en état de percevoir l'impression.

L'ancien adage péripatéticien doit donc être modifié à la lumière de nos connaissances actuelles ; il ne doit pas être pris trop dans sa lettre, ni dans un sens trop absolu.

En somme, la subconscience serait la totalité des connaissances, impressions et sensations reçues consciemment et oubliées, ou inconsciemment et enregistrées à notre insu dans notre mémoire. C'est l'Hôte Inconnu de Maeterlinck.

Notons que les matérialistes n'admettent qu'une seule existence, et encore, pour les plus intransigeants comme Le Dantec, celle-ci serait divisée elle-même en une série de petites vies momentanées successives, analogues aux images d'un cinématographe.

Voici trois types d'exhumation subconsciente :

1° Une personne préoccupée par des questions d'affaires, passe devant une palissade sur laquelle est collée une affiche ; distraitement, ses yeux se portent sur cette affiche et la regardent sans la voir. Néanmoins, son contenu ou tout au moins les gros caractères ont été aperçus et sont entrés dans la subconscience de cette personne qui plus tard est très étonnée de raconter ce qu'elle a lu sans le savoir.

2° C'est le cas de Coleridge : un rabbin lisait ses prières en hébreu et sa bonne, qui ne parlait pas cette langue, entendait fréquemment ces lectures mais ne les comprenait pas. Plus tard, au cours d'une maladie, elle se mit à réciter ces prières.

3° Une personne un peu mystique voit apparaître dans une boule de verre un article de journal qu'elle parvient à lire et qui annonce la mort d'un de ses amis. Les personnes présentes sont stupéfaites. Quelques heures après la nouvelle est confirmée officiellement. « Mais, ajoute Janet auquel j'emprunte cette citation (Névroses et idées fixes), cette pauvre voyante dut perdre un peu de son orgueil lorsqu'on trouva dans la maison un numéro de journal accroché devant la cheminée comme paravent. Or, sur le côté visible s'étalait en toutes lettres l'article en question avec les mêmes caractères, la même forme qu'il avait revêtu dans le cristal ; voici donc une sensation qui a été enregistrée dans le souvenir et qui reparaît ».

D'après la science matérialiste la plupart des phénomènes médiumniques sont des phénomènes de subconscience.

Chapitre xxiv

Discussion du Subconscient

Malgré l'épaisseur et le poids des volumes qui traitent cette question, malgré mon respect pour les auteurs, je dois avouer que leurs arguments ne m'ont pas convaincu. Il faut une dose énorme de bonne volonté pour accepter, telle que, l'explication de tous les faits spirites par le subconscient.

Admettons-la provisoirement et voyons si elle peut être appliquée à tous ceux qui sont cités dans ce livre.

Commençons par jeter du lest.

Je n'hésite pas à sacrifier tout d'abord la prédiction d'Elise à propos de l'élection présidentielle que j'avais notée simplement comme un épisode ; de même pour la communication de Georges Maury, donnée par un médium insuffisamment connu de nous.

Ecartons aussi le fait L..., le suicidé de Tournefeuille ; son genre de mort a pu avoir un écho soit dans les journaux, soit dans la rumeur publique ; je n'ai pas la preuve absolue, scientifique, que cet événement n'est pas venu à notre connaissance et n'a pu être exhumé, à l'improviste, du subconscient de l'un de nous.

Laissons de côté les deux faits de hantise que j'ai mentionnés et auxquels je n'accorde qu'une valeur relative.

Nous arrivons aux trois réincarnations de Plotin.

Lorsque j'en ai parlé, je n'ignorais pas qu'elles prêteraient le flanc à une critique sévère qui ne manquerait pas d'invoquer contre elles la raison subconscience. Je sais, de toute certitude, et les personnes qui expérimentaient avec moi savent très bien, qu'aucun de nous ne possédait dans le bagage de ses connaissances normales la biographie de Plotin ni celle de Fontenelle. Nous sommes tous certains que les trois médiums qui ont collaboré, à divers titres, à cette expérience (Jean Calmel, Albertine et Elise), ne pouvaient connaître, au mieux aller, qu'une très faible partie des détails fournis. Néanmoins, Plotin et Fontenelle étant des personnages historiques dont le renom a traversé les âges, j'abandonne aux partisans de la subconscience cette proie facile, mais je garde personnellement ma conviction intime.

Ayant ainsi élagué tout ce qui pouvait être suspecté, tout ce qui, à tort ou à raison, pourrait être porté au compte subconscience, il nous reste encore un certain nombre de communications pour lesquelles cette explication ne saurait être valablement invoquée.

Je les ai brièvement commentées une par une et je n'y reviens pas. Je prends seulement comme type le fait Charles Ostradié, qui est le plus complet de tous par l'abondance et la précision des détails, et ce que je dirai à son sujet s'appliquera à tous.

Répétons encore qu'Ostradié, pas plus d'ailleurs qu'aucun des autres communicants, n'était et n'a jamais été connu des 5 ou 6 personnes qui formaient notre petit groupe. Toutes ont affirmé, comme elles le faisaient chaque fois qu'il y avait lieu de le faire, n'avoir jamais entendu parler de lui. Il est donc absolument certain qu'il n'existait pas dans notre mémoire consciente, ce qui écarte toute idée de transmission ou de lecture de pensée.

Reste la subconscience.

J'ai souligné la variété d'interprétation de ce vocable, limitée par quelques psychologues aux connaissances acquises dans notre seule existence actuelle, étendue par d'autres à celles acquises au cours de nos vies multiples.

Prenons-le au sens le plus large, c'est-à-dire à la possibilité pour nous d'accumuler dans notre mémoire profonde, toutes les impressions, sensations et connaissances reçues pendant toutes nos existences successives, et voyons si cela suffit à expliquer la communication Ostradié.

Celui-ci est mort dans son lit, sans tapage et sans bruit, comme il avait vécu ; il n'était pas un personnage important ; les journaux ont enregistré son décès dans la forme la plus brève, en mentionnant simplement le nom, l'âge et l'adresse, rien de plus. Admettons que nous ayons lu la liste des décès de ce jour là ; les nom, prénom, âge et adresse d'Ostradié auront passé d'abord, par le sens de la vue, dans notre conscience normale ; puis, étant donné le défaut absolu d'intérêt que nous présentaient ces renseignements, ils auront peu à peu passé dans notre subconscient où ils se seront casés dans le compartiment des oubliés.

Le 13 mai 1914, jour de notre séance, celui d'entre nous qui avait lu le décès, exhume inconsciemment ce souvenir qui est immédiatement happé par le médium et rapporté par lui ; il peut arriver aussi que ce soit le médium lui-même qui ait lu ce décès dans le journal, et alors, son travail psychique s'en trouve simplifié.

En tout cas, voilà un souvenir subconscient qui remonte à la surface et qui nous dit :

« Je suis Charles Ostradié et je suis mort au mois de mars 1913, à Toulouse ; j'avais 56 ans, et j'habitais rue des R..., n° 12 ».

Jusque là, l'hypothèse subconscience tient debout, et rien ne nous autorise à la récuser.

Mais le communicant ne se borne pas à cette déclaration ; il ajoute :

« 1° J'étais laveur de glaces.

2° J'habitais à côté d'une grande épicerie.

3° La maison était rouge avec de petites fenêtres en haut, qui étaient les miennes.

4° Je suis mort d'une fluxion de poitrine.

5° Je faisais partie d'une société de secours mutuels.

6°Le docteur qui me soignait restait rue du ..., portait des lunettes noires et était sourd.

7° Ma femme est une ancienne ouvrière de la manufacture de tabacs.

8° Elle est paralysée dans son lit depuis dix ans.

9° Nous avions adopté, à l'âge de 4 ans, une enfant, Céline, qui a maintenant 33 ans ; mariée à un employé des magasins du ..., ils se sont séparés au bout d'un an.

10° Sa marraine a été une ancienne ouvrière de la manufacture des tabacs, Mlle Chaubard.

11° Céline n'a pas eu d'enfants.

12° Céline et Mlle Chaubard soignent ma femme et font le ménage ».

Tous ces détails, on ne les a pas trouvés, on ne pouvait pas les trouver dans le journal.

Est-ce de notre subconscience que nous les avons sortis ? Mais par où y seraient-ils entrés ? Un vieux principe de droit affirme : Nemo dat quod non habet autrement dit : la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a ; or, la logique la plus élémentaire nous indique que notre subconscient ne possédant pas ces renseignements, il n'aurait pas pu nous les fournir. Contrôlés, ils sont reconnus exacts. Il y a donc une intelligence étrangère à la nôtre qui nous les a fait connaître. Quelle est cette intelligence ?

Que ce soit celle d'Ostradié ou celle de n'importe qui, on est obligé de convenir qu'elle existe et qu'elle n'appartient, à coup sûr, à aucun membre du groupe ; et alors nous voilà transportés dans l'hypothèse spirite.

On ne peut pas sortir de là.

Mais il y a mieux. Quarante-deux jours après, Ostradié revient nous annoncer la mort de sa femme, alors que nous la croyions encore dans son lit, telle qu'elle s'y trouvait lorsque nous allâmes faire notre enquête.

Faut-il croire que notre subconscient s'est encore alimenté dans les journaux pour y trouver ces éléments d'information ? C'est insoutenable. En effet, si nous avions trouvé dans la liste des décès le nom de Mme Ostradié 22, rue des R..., ce nom nous aurait frappés et ne serait pas passé inaperçu. « Tiens, aurions-nous dit, la femme d'Ostradié est morte » ; nous en aurions causé entre nous ; ce souvenir n'aurait pas eu le temps de passer dans notre subconscient, case des oubliés, et lorsque le 24 juin, Ostradié vint nous dire : « Je vous amène la vieille », nous lui aurions répondu : « Qu'elle soit la bienvenue ; nous savions qu'elle était morte ».

Mais, dira-t-on, vous avez pu connaître d'une autre façon l'existence et la biographie de ces deux êtres, quelqu'un a pu vous en parler, vous raconter leur vie, et tout cela s'est inscrit en vous.

C'est entendu ; mais dans ce cas, il est impossible que les détails soient passés dans notre subconscience par la porte de l'inaperçu. Que cela se produise ainsi lorsqu'on lit distraitement un journal ou bien quand on croise des personnes conversant dans une langue étrangère, cela peut être admis. Mais que, dans une conversation, quelqu'un nous cite une série de faits intimes concernant un nommé Ostradié, alors même que ce dernier nous sera parfaitement indifférent, et que dix mois plus tard, comme c'est le cas pour lui, un esprit se disant Ostradié vienne nous répéter les mêmes faits intimes le concernant, la similitude et l'abondance de ces faits réveillera inévitablement notre souvenir conscient, et nous nous souviendrons de la conversation qui nous les a fait connaître.

En toute loyauté, on ne peut ici invoquer comme explication l'hypothèse de la subconscience. C'est une tarte à la crème dont ne se contenteront pas les estomacs difficiles ; la même pâtisserie, servie à tous les repas, finit par devenir fastidieuse.

Parmi les communications que nous reçumes en ce temps-là, nous avons dû faire un choix, en écarter certaines, dont le caractère intime nous interdisait toute publication. L'une d'entre elles était celle d'un employé qui nous disait textuellement : « Pendant ma vie, j'avais cru à l'honnêteté de ma femme. Je ne l'ai jamais soupçonnée. Mais une fois mort, lorsque j'ai pu revenir chez moi, alors j'y ai vu plus clair ; alors j'ai compris qu'elle n'était qu'une coquine, et qu'elle continuait à faire comme elle avait toujours fait ; alors, j'ai pu me rendre compte de sa mauvaise conduite ; elle m'a toujours trompé, et moi je n'y voyais que du feu ».

Il nous fallut un certain doigté pour faire l'enquête sur un cas aussi délicat. Les circonstances nous servirent et nous pûmes vérifier dans ses replis les plus secrets cette confidence intime. Tout était exact. Le modeste employé était un de ces types dont il n'est pas utile d'aller chercher des exemplaires dans Molière ou dans Paul de Kock : Ils fourmillent, dit-on, partout.

Je me demande dans quelle diabolique subconscience auraient bien pu se loger ses infortunes conjugales. En réalité, il n'y a rien, dans ce fait, qui soit imputable au subconscient ; il y a une intelligence, qui n'est pas la nôtre, qui a vu et connu ce que nul de nous ne pouvait voir ni connaître, et qui nous l'a rapporté par les moyens mis à sa disposition.

Dans tous ces phénomènes, pourquoi ne pas admettre que c'est l'intéressé lui-même qui nous parle, ou tout au moins quelqu'un qui vient de sa part ? C'est l'affirmation qu'il nous donne. Elle est logique ; elle est probante ; elle est acceptable et, certainement, beaucoup plus vraisemblable que toutes les autres. Employant à notre tour la métaphore où se délecte la prudence des savants, nous n'hésitons pas à affirmer que :

Tout se passe comme si l'esprit lui-même nous parlait.

CONCLUSION

Les esprits les plus éclairés restent souvent muets devant certaines questions qu'on leur pose. Ce n'est pas le passage de l'état d'incarné à celui de désincarné qui peut, instantanément, transformer leur nature et leur donner la connaissance de tout ce qu'ils ignoraient de leur vivant. Si haut placés soient-ils, ils ont encore quelque chose à apprendre et comme le dit Cornillier : « Pour les esprits les plus évolués, il y a toujours un au-delà ».

Le même auteur, dans la Survivance de l'âme, juge avec une grande sûreté de touche, certains matérialistes dont l'intelligence remarquable ne se concilie guère avec l'idée que nous nous faisons de l'évolution de l'être :

« Les matérialistes, déclare l'esprit-guide Vettellini, n'ont pas la moindre intuition, le plus faible écho du passé, et ils vont à la croyance la plus matériellement logique. Ceux qui montrent des qualités brillantes ne sont pas plus évolués. Ils ont eu la chance de s'incarner dans un organisme si parfait, si souple, que c'est lui, l'organisme, qui fait tout le travail. La monture bien dressée fait croire à la science du cavalier ».

Voilà, lumineusement démontré, qu'évolution et intelligence sont choses très différentes et ne vont pas toujours de pair. Un matérialiste, supérieur par l'intelligence, peut l'être beaucoup moins au point de vue de l'évolution ; c'est ainsi que nous voyons souvent des hommes exceptionnellement doués avoir une mentalité ou une moralité déplorables. On pourrait, par contre, citer des êtres d'une évolution complète, transcendante, dont l'intelligence est tout à fait ordinaire, parfois moins que moyenne. Exemples : Jeanne d'Arc, saint Vincent de Pau, le curé d'Ars.

L'intelligence seule ne donne pas aux hommes de claires notions dans les hautes questions métaphysiques ; seule, elle ne peut les mener à admettre l'hypothèse spirite. D'après Laurent Tailhade : « la grande excuse de Dieu, c'est qu'il n'existe pas ». Une boutade dans ce goût-là n'a d'autre portée que celle d'une opinion sonore, un peu théâtrale, sans preuves ni bas ; ne suffit-elle pas à démontrer la valeur des affirmations de certains matérialistes ?

Ceux-ci nous reprochent de vouloir instaurer une nouvelle religion ; cela prouve qu'ils ne connaissent du spiritisme que ce qu'ils en ont lu dans quelques romans ; ils font comme ces carabins qui apprennent l'anatomie dans les livres, au lieu d'aller l'étudier à l'amphithéâtre. Ils viendront ensuite contester notre volonté formelle de maintenir le spiritisme dans une voie scientifique.

« D'abord, monsieur, demandait un jeune médecin dans une réunion du printemps dernier, qu'est-ce que le spiritisme ? Est-ce une doctrine ? Oh ! Alors, monsieur, je dois vous déclarer que nous n'avons rien à nous dire ; vous ne me convertirez pas. Je vous laisse votre opinion : moi, je garde la mienne.

« Est-ce une science ? dans ce cas, c'est à vous à nous le démontrer. Mais si les faits spirites relèvent de la science, je vous rappellerai qu'un fait scientifique est renouvelable à volonté. Prouvez-nous que vous pouvez, à volonté, produire vos phénomènes ».

Voilà un de ces sophismes dont s'enveloppe le sectarisme moderne. Hélas ! non, bouillant docteur ! nous ne pouvons pas produire des phénomènes à volonté ; mais la science elle-même, sur bien des points, peu-elle commander aux phénomènes ? Peut-elle produire à volonté les éclipses, les aurores boréales, les étoiles filantes, le vent, la pluie, les éclairs, les bizarres effets de la foudre, les météorites, l'arc-en-ciel, les tremblements de terre, les éruptions volcaniques ? Ce sont pourtant des faits scientifiques.

Pour que la science fût maîtresse de ces phénomènes, elle devrait d'abord pouvoir disposer des éléments, des forces énormes qui les génèrent. De même, pour produire à volonté des phénomènes du matérialisation, de télépathie, d'incarnation, nous devrions pouvoir disposer des facultés exceptionnelles de médiums, trop rares à trouver. Aussi bien d'un côté que de l'autre, le phénomène ne peut être obtenu que lorsque toutes les conditions nécessaires se trouvent réunies.

Religion ? Non ; nous ne voulons pas fonder une religion ; nous ne voulons pas supplanter celles qui existent. Nous ne voulons pas de dogmatisme ; nous voulons la libre discussion et la controverse. Ce que nous défendons n'est pas une question de foi : c'est une question de faits.

Science, peut-être ; lorsque nous aurons accumulé une masse suffisante d'observations certifiées et vérifiées, la science, après tout, c'est l'ensemble des connaissances acquises par l'étude sur une chose déterminée.

En tout cas, philosophie expérimentale et contrôlable.

Faut-il croire que, dans sa conception actuelle, la thèse spirite a atteint son développement définitif ? Nul ne saurait l'affirmer.

Jusqu'à ces derniers temps, la science avait adopté comme une vérité le dogme de l'atome indivisible, insécable ; elle l'abandonne aujourd'hui et adhère à la nouvelle théorie des ions et des électrons. La science avait cru à l'éther immobile et à l'espace absolu ; la nouvelle théorie d'Einstein prétend que tout cela est vieux jeu, que l'absolu n'existe pas et que nos idées sur le mouvement et l'espace sont illusoires ; elle bouleverse les lois de la pesanteur et de l'attraction et fait intervenir le temps comme quatrième dimension.

Ill se peut que, pareillement, dans un temps plus ou moins proche, on découvre, pour l'ordre de faits qui sont rapportés ici, une explication différente ; à celle-là, si elle me paraît meilleure, j'adhérerai sans réserve, car il ne faut jamais oublier le principe de Descartes souvent cité, mais rarement pratiqué : « Pour atteindre à la vérité, il faut une fois dans sa vie se défaire de toutes les opinions que l'on a reçues et reconstruire de nouveau, et dès le fondement, tout le système de ses connaissance ». Mais, en attendant, je m'en tiens à celle que j'ai donnée, après d'autres auteurs plus qualifiés, et bien qu'elle soit aussi mal vue des religieux que des athées. Ainsi prise entre deux feux, elle ne s'en porte pas plus mal.

Comme les autres sciences psychiques et plus qu'elles ; comme toutes les sciences occultes et autant qu'elles, le spiritisme a été et sera longtemps encore ésotérique, la science cachée, réservée à quelques officiants (les médiums) et à un très petit nombre d'initiés. Pour le rendre accessible à tous, il faudrait pouvoir multiplier à l'infini le nombre des sensitifs doués des vibrations favorables à la communication avec l'esprit des désincarnés ; il faudrait pouvoir admettre aux réunions un très grand nombre de personnes, organiser des séances publiques. Cela ne peut se faire que dans certains cas très rares, par exemple, avec le médium musicien Aubert dont les facultés merveilleuses peuvent affronter le grand public.

Il ne saurait en être de même pour les médiums à incarnation, qui ont besoin de la sympathie, de l'harmonie de vibrations des assistants ; l'intimité des petits groupes leur est indispensable. C'est pourquoi la propagande par l'expérimentation est peu pratique ; le spiritisme ne peut pas faire de prosélytisme, mais il a conscience du soulagement, des consolations qu'il apporte aux douleurs morales, aux déchirements d'ici-bas, dans une mesure hélas, trop restreinte.

Peut-être est-il nécessaire qu'il en soit ainsi.

Si nous pouvions converser librement avec ceux qui nous ont quittés, sil suffisait d'un simple effort de notre volonté pour nous mettre en rapport immédiat avec eux, cela apporterait un bouleversement complet dans la vie matérielle, morale, mentale et psychique des individus ; ils consacreraient plus de temps à bavarder avec l'au-delà qu'à accomplir leurs devoirs et leurs charges.

Or, si nous avons été envoyés sur la Terre, si nous sommes destinés à y revenir pour faire de nouveaux stages évolutifs dans de multiples et successives existences, c'est pour y aimer, y peiner, y pleurer, y souffrir : ce n'est pas pour vivre avec les morts.

La télépathie, la subconscience ne peuvent expliquer les faits que j'ai cités ; il n'y a pourtant rien, en eux, qui ne puisse être admis par la science la plus rigoureusement positive. Le jour où celle-ci se résoudra à étudier les problèmes sans esprit préconçu, en toute indépendance d'école, elle s'apercevra des ses erreurs passées et constatera que l'homme pourrait bien être autre chose qu'un vulgaire tube digestif. Le désir de savoir, jusqu'alors dirigé exclusivement sur la matière, aura un objectif plus élevé ; d'autres méthodes, remplaçant nos procédés primitifs et empiriques, permettront de connaître l'Etre psychique, l'Individualité survivant, le Moi éternel.

De ces études nouvelles surgira la Vérité nouvelle ; ses adeptes n'auront plus à subir les dures épithètes, à repousser les assauts de tous les ignorants, à lutter contre les puits de science, car elle-même sera alors considérée comme une vraie science, vérifiable et contrôlable, et non plus comme une niaiserie germée dans des cerveaux de malades, d'illuminés ou de déments.

Au matérialisme néantiste et décevant succédera le spiritualisme consolateur.

Ayant retrouvé un guide, connaissant le but de la vie, l'homme, alors comprendra sa Destinée.